LIVRE II
Le croiriez-vous , cependant?.. Ce sont eux,... ce sont des frères qui ont causé mes disgrâces. Ma houche hésite; je voudrais vous dérober la connaissance de leurs crimes ; mais ils sont trop liés à ma triste histoire.
La principale source de mon bonheur devint celle de mes infortunes : la tendresse que me témoignait Jacob excita la jalousie de mes frères. Il est vrai qu'il paraissait m'aimer avec quelque préférence, soit qu'il vît en moi le rejeton d'une épouse chérie et le fruit de sa vieillesse, soit que, semblable au chêne qui hâte l'accroissement d'une branche nouvelle, tandis que celui de ses premiers rameaux est imperceptible, mon père me donnât des soins particuliers pour développer ma raison naissante : peutêtre crut-il s'apercevoir qu'il était aimé de moi plus tendrement que de mes frères.
Quelle ne fut pas ma douleur lorsqu'ils firent éclater leur haine! Voulant cacher mes larmes à Jacob, j'allais pleurer seul dans les bocages, qui jusqu'alors n'avaient été témoins que de mes jeux : je n'avais pas encore connu ce sentiment douloureux qui ferme le cœur à la joie : quoique
4o JOSEPH.
destiné à répandre des torrens de pleurs, j'étais comme étonné de ces premières larmes que m'arrachait la tristesse; je me demandais s'il était bien vrai que je ne fusse plus aimé de mes frères. O mon père ! m'écriais-je , puisque ta tendresse m'attire tant de haine, dois-je souhaiter de la perdre?
Cependant Jacob me confia la conduite d'un troupeau. Ce jour, suivant l'usage, fut célébré. Mon père mit sur mon front une couronne de fleurs, et dans ma main la houlette, symbole de la royauté pastorale. En même temps il m'embrassa; et, répandant des larmes de joie : Je le bénis, ô Ciel, dit-il, d'avoir prolongé ma vie jusqu'à cette journée! Joseph, tu n'es plus enfant; désormais les vertus dont j'ai jeté les semences dans ton cœur doivent produire des fruits durables. Tu ne te rendras pas indigne de mes soins, et peut-être le ciel ne me refusera pas la consolation de te voir développer ces semences précieuses, seule récompense que je désire. Tels furent ses vœux.
Couronné de la main de mon père, précédé de mon troupeau, et suivi de toute ma famille, je me rendis, au son des lyres