LIVRE II. 4ï
et des flûtes, dans une vaste plaine. Cette journée entière fut consacrée à l'allégresse; mes frères mêmes parurent oublier leur liaine injuste, et je me flattai de voir renaître les jours heureux de mon enfance.
En vivant avec mes frères, je vis qu'ils négligeaientleurs troupeaux, et se livraient à des festins dissolus, où ils ne respectaient ni le Dieu de leurs ancêtres, ni ces ancêtres eux-mêmes, ni leur propre père. Que de traits dont mon cœur était dccliiré ! Tantôt veillant sur leurs troupeaux comme sur le mien, je tâchais de réparer leur négligence. Tantôt je célébrais par mes chants l'auteur de la nature, les vertus de nos aïeux , les charmes de l'amour filial et de l'amitié fraternelle : il me semblait que le désir de les émouvoir fit couler de mon cœur les sons les plus touchans et les paroles les plu» persuasives. Tantôt enfin je les conjurais avec larmes de ne point affliger le plus vénérable des vieillards. Mais ils rebutaient mes soins, mes chants et mes j)rières. Va, me disaient-ils, vante à Jacob ta vigilance; adresse-lui cette douce mélodie qui a séduit son cœur ; et que tes lar-
mes, qu'il essuiera de sa main, l'instruisent de notre conduite.
Je me retirais; et bien loin de rendre mon père témoin de mes pleurs, je les séchais à l'haleine du zéphyr : mais le zéphyr n'emportait pas la douleur dont mon âme était pénétrée.
Dans ce temps ma mère donna un second fils à Jacob; événement plus entremêlé d'amertume que de joie , et dont le souvenir, au sein de mes malheurs, fait encore couler mes larmes. Je crois voir cette mère sensible tenant ce cher rejeton entre ses bras défaillans. J'oublie mes longues douleurs, dit-elle au vieillard: tendre époux, tu ne me perdras pas tout entière ; je te donne un autre Joseph , ce sont tous ses traits.... Puis, tournant vers moi sa paupière mourante : Et toi, mon cher fils , ditelle, je te donne un frère,... vous vous aimerez... En achevant ces mots, elle me regarde tendrement, et expire.
Vous peindrai-je la douleur de Jacob et la mienne? Tour à tour nous arrosions de nos larmes et le corps glacé de ma mère, (St l'enfant qui venait de naître. Cependant