LIVRE II
timens qu'elle t'inspira ne furent point durables. En disant ces mots, elle attachait sur lui des regards où se peignait sa curiosité inquiète.
Non loin de notre hameau, reprit-il , est un secret vallon où ma main avait rassemblé les fleurs de plusieurs prairies; un clair ruisseau coulait sous l'ombrage le plus trais à travers le vallon : c'était mon asile chéri; je le recherchais plus souvent encore depuis les nouveux sentimens dont mon àme était agitée.
Un jour, pendant que mon troupeau paissait au bord de la fontaine, et que je m'abandonnais à une douce rêverie, je prends ma lyre, et je veux chanter les fleurs, les bocages ou l'aurore, sujets ordinaires de mes accens : mais je ne pousse que des soupirs; ma lyre les exprime, et le liom de Sélima se présente comme de luimême sur mes lèvres : ces soupirs et ce nom formaient une mélodie nouvelle et touchante, que le ruisseau répétait dans son cours. Tandis que, l'œil fixé sur l'onde fugitive, je produis ces sons, tout à coup j'aperçois dans l'eau transparente l'image de Sélima ; il semblait que le ruisseau cou-
48 JOSEVH.
lât plus lentement pour ne pas troubler cette image chérie : un agréable transport me saisit, je lève les yeux , et je vois Sélima elle-même : une rougeur aimable colorait ses joues , un doux embarras était peint dans ses regards. Ce fut l'instant heureux oii je lui jurai un amour éternel , et où je reçus de sa bouche les mêmes serraens
Quelques jours s'écoulèrent, et Jacob invita tous ses fils. Nous nous rendons dans sa cabane, où nous voyons les apprêts d'un festin. Sur un feuillage frais étaient entassés les fruits ] es plus exquis, parsemés des fleurs les plus odorantes ; des torrens de lait coulaient dans de grands vases, et l'on avait immolé un chevreau : une joie inexprimable éclatait sur le front de mon père. Au milieu de ces fruits et de ces vases remplis de lait étaient placées deux couronnes de fleurs. Nous nous regardions tous avec surprise ; les yeux de Sélima surtout et les miens, se rencontrant sans cesse, montraient tour à tour la crainte et l'espérance.
A peine le festin est-il commencé, que Jacob, assis entre la jeune bergère et moi, ne peut contenir les mouvemens de son
rivRE I r. /^()
(ine ; il prend les deux couronnes de fleurs. Joseph, dit-il, mon lîls, pourquoi me cacher tes sentimens? j'ai lu dans ton cœur; tu aimes Sélima : elle est vertueuse; elle sera ton épouse avant le temps où le rossignol cesse de chanter. Puis se tournant vers elle : Et toi, dit-il, dont le cœur sensible se plait à m'appeler du nom de père, sois ma fille. Joseph, Sélima, puissé-je avant de mourir voir naître de vous des fils qui vous ressemblent !
En disant ces mots , il prend la main de la bergère et la met dans la mienne. Agité par un doux transport, je pressais la main de Sélima ; et embrassant mon père , je sentais couler sur mes joues les larmes que lui arrachaient la joie et ia tendresse.
Mais, au milieu de ces épanchemens, Siméon, l'œil étincelant de fureur, se lève, et sort de la cabane. Jacob, frappé de surprise, se dégage de mes bras, laisse tomber les couronnes de fleurs, suit les traces de mon frère, et l'appelant à haute voix: Mon fils! s'écrie-t-il, mon fils ! est-ce ainsi que tu participes à notre satisfaction? où t'emporte une haine aveugle ? voici l'occasion de l'oublier.
So JOSEPH.
Ces paroles se dissipaient dans les airs , et Siinéon s'éloignait avec les marques du désespoir. Nous en ignorions tous la cause; mais le courroux de mou fi ère troubla la joie du festin.
Je ne tardai point à être instruit du sujet de ce courroux funeste. Un jour que je portais mes pas dans une foret , plusieurs voix bruyantes frappent tout à coup mon oreille : je m'approche de l'endroit d'où partait le tumulte ; et à travers l'épais feuillage j'aperçois tous mes frères , hors le jeune Benjamin. Siméon, pâle et tremblant de fureur, s'élevait au milieu d'eux, comme un pin altier qui, naguère frappé de la foudre, agite ses rameaux, et semble encore frémir.
IN^on, leur disait-il ( et je crois encore entendre cette voix terrible dont retentissait toute la forêt) , non, mes yeux ne seront jamais témoins de son bonheur. Ce n'était pas assez de me ravir l'amitié d'un père, il me ravit encore le cœur de Sélima... Vous en êtes surpris : oui, je l'aime. J'ai combattu un penchant peu compatible avec la fierté de mon caractère; et lors même que l'ascendant de Séliraa s'est trouvé le'