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ZiALiJCA, retirôe dans son palais, voulait se livrer au repos ; mais l'image de Joseph, toujours présente à sou esprit , bannissait le sommeil de sa paupière. Il lui semblait qu'étant encore dans la cabane de l'infortuné, l'œil fixé sur lui, et l'oreille frappée de cette douce voix, elle écoutait la plus touchante histoire; elle croyait encore voir couler les pleurs de Joseph : alors elle ne pouvait retenir ses larmes, et pensant pleurer avec lui, elle trouvait du plaisir à les répandre. Mais lorsqu'elle se retrace cette partie du récit qui dépeignait si naïvement l'amour le plus tendre et le plus délicat, ses pleurs cessent de couler, un poison mortel l'agite, l'illusion flatteuse disparaît, elle s'aperçoit qu'elle est seule, et craint d'interroger son àme troublée.
Quel est donc, dit-elle enfin, le tumulte involontaire de mon cœur ? Touchée de la plus vive compassion , j'ai voulu connaître Jes disgrâces de Joseph : il me semblait
que ses malheurs étaient les miens. Il m'a satisfaite ; je puis maintenant les terminer : demain il sera libre; je le renverrai..,. Où?... dans les bras de Sélima! A cette pensée elle frémit de fureur.
Malheureuse! reprend-elle, il est donc vrai , tu aimes ! Le voilà ce mortel pour qui ton cœur soupirait avant de le connaître, que tu demandais à toute la nature , et dont l'absence te rendait insipides tous les plaisirs, , . Quel est mon sort infortuné ! Je m'arrache à des fêtes oii l'on célèbre un hymen que je hais, et je viens dans ces lieux pour y chercher du repos : j'espérais que, participant au calme de cet asile champêtre, j'y obtiendrais plus d'empire sur mon cœur; et c'est dans cet asile même que ma tranquillité rencontre de nouveaux obstacles, et que je respire des feux contraires à mon devoir!...
Mais quel est cet indigne aveu? toi qui rebutas les vœux de toute une cour, oubliant aujourd'hui l'orgueil de ta naissance, tu t'abaisses à soupirer pour ton esclave! Que dis-je? Joseph est-il né dans l'esclavage ? Si , comme je m'en flattais , il ne descend pas des immortels , ne mérite-t-il pas
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d'en descendre? Ses aïeux étaient des rois paisibles, entoiués de leurs enfans et de leurs troupeaux. Si les dieux l'ont conduit dans la servitude, c'est peut-être pour l'amener dans mes bras. Et quand même il ne serait qu'un esclave , quel front couronné aurait plus de charmes ? qui, comme lui , unirait tant de noblesse à tant de simj)licité?. . .
Où t'égarent tes transports ? Ne te rappelles-tu point que ton coeur n'est plus à toi, que tu viens de le donner; que l'honneur, que la vertu , t'ordonnent d'étouffer de tels feux? Mais quoi! ma flamme ne peut-elle être innocente ? Est-ce être criminelle que d'aimer? Les lois sévères de l'hymen m'interdiraient -elles jusqu'à la douceur de voir et de consoler un malheureux, de l'entendre raconter d'une bouche ingénue l'histoire de ses infortunes , de prêter l'oreille aux accens de sa lyre, d'unir mes larmes aux siennes, de soupirer avec lui , de lui dire que je l'aime, de recevoir Passurance de sa tendresse ?. . .
Que dis-je ? as-tu donc oublié qu'il adore une autre que toi ? Lui que je croyais insensible, comme il me faisait à moi-même
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l'aveu de son amour! Mais sait-il que je l'aime? ose-t-il seulement le soupçonner? n'est-ce pas à moi de l'enhardir ? et puis-je douter un moment qu'il ne me sacrifie sa bergère ?
Tels étaient les sentimens tumultueux auxquels se livrait Zaluca.
Joseph , arrivé dans sa chaumière , avait séché ses larmes, les dernières qu'il croyait donner à ses malheurs. Il s'endort, occupé des espérances les plus heureuses ; et , depuis sa captivité, c'est la première fois que le sommeil lui verse ses tranquilles pavots. Déjà des songe? flatteurs le conduisaient dans les bras d'un père et d'une amante. Il s'éveille au milieu de ces agréables images, et sort de sa chaumière.
Le soleil s'élevait derrière une noire foret de cèdres, qu'il paraissait embrasser de l'or de ses rayons; toute la forêt, animée du feu céleste , exhalait des parfums que les zéphyrs portaient dans les campagnes ; et , du sein de cet asile, les oiseaux faisaient entendre une mélodie si douce , qu'elle semblait partir du bout de l'horizon où naît l'astre du jour. Ce spectacle , à la fois touchant et majestueux, captive le cœur de
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Joseph; il y attache ses regards, et en même temps il respire l'air embaumé, et prête l'oreille à ces concerts. Tel qu'un homme qui, sortant d'une maladie longue et dangereuse , croit voir renaître avec lui toute la nature, se livre à des objets qu'il a long-temps regardés d'un œil insensible, et cependant ignore qu'il ne jouit que d'une lueur de santé : tel Joseph s'abandonnait à des sentimens auxquels son âme avait été si long-temps fermée. Soleil, s'écrie-t-il avec transport, toi qui éclaires le dernier jour de ma captivité, je puis donc contempler d'un œil serein tes premiers rayons ! je puis, sans répandre des pleurs, te voir luire aux lieux où ma famille est rassemblée ! Douce aurore, tu ne reparaîtras point désormais sans entendre mes chants !
Cependant ce jour était près de s'écouler, et l'impatient Joseph attendait encore dans sa cabane solitaire que l'on vînt le dégager de ses fers. Quoique la nuit étendît déjà ses voiles sombres, il semblait vouloir prolonger une journée qu'il pensait être celle de sa liberté, et il ne se retira que lorsque les ténèbres les plus profondes régnèrent «ur la terre. Le lendemain il languit dans
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la môme attente ; plusieurs jours se succèdent , et il demeure esclave. Enfin ses espérances s'évanouissent, la joie s'éteint dans son cœur, et il reprend sa morne tristesse. Mais il ne peut expliquer la conduite de Zaluca. Les larmes, dit-il, sont donc un gage trompeur d'une âme sensible à nos infortunes !
Zaluca, trop faible j)Our dompter un penchant impérieux, essayait le pouvoir de l'absence. Elle ne peut se résoudre à quitter son asile champêtre ; mais se tenant renfermée dans son palais et dans ses jardins, elle évite les lieux où elle eût pu rencontrer le jeune esclave. Vains efforts ! cette image charmante semble la poursuivre dans la retraite la plus reculée. Le zéphyr, se jouant sur le feuillage , en tire-t-il des sons flatteurs, elle croit entendre la douce voix de Joseph. Sij dans le silence de la nuit, le rossignol pousse des accens douloureux, ou qu'un ruisseau, coule avec un murmure plaintif, il lui semble que les soupirs et les regrets de Joseph frappent son oreille : ~ elle se reproche alors que, loin de terminer tant de malheurs, elle les aggrave , et lui fait répandre des larmes nouvelles. Quel-
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quefois, saiis le savoir, elle prend la route tie l'asile solitaire de Joseph; et sortant tout à coup de son égarement , elle retourne sur ses pas.
Un soir qu'elle touchait à l'entrée de la forêt, elle veut s'arracher à ces lieux, et elle y est retenue par une force invincible : son âme , comme épuisée des longs combats qu'elle a soutenus , cède au pouvoir de l'amour. Elle s'avance d'un pas tremblant vers la cabane isolée : îa lune éclairait sa marche timide. Déesse, s'écrie-t-elle, malgré tes pâles feux , et quoique chaste et sé^ vère, tu ne pus te défendre d'aimer : tu descendis des cieux, et ce fut im berger qui te fît connaître ces doux transports. Comme toi je dépouille mes grandeurs , et j'aime un simple berger. Seconde mes désirs, tu les as ressentis : fais que mon amant ne soit pas insensible!
Ea même temps elle s'approchait de la cabane. Malgré la fierté naturelle à sou cœur, elle tremble en présence de cet esclave. A son aspect, Joseph est d'abord étonné. Ah !lui dit-il , vous venez sans doute m'annoncer que je suis libre. Pardonnez à mes soupçons ; je me croyais oublié de vous.
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Zaluca garde un moment le silence; elle soupire.. . . Que je suis loin de l'avoir oublié, dit-elle.... tes disgrâces ont toujours été présentes à ma mémoire... Mais, poursuit-elle, en hésitant et baissant les yeux, ne pourrait-on terminer tes peines, sans que nous ayons la douleur de te perdre ? Toi-même , nous quitteras-tu sans aucun regret? Tu as ici des amis : te résoudras-tu à les abandonner pour toujours?... Il est des liens plus forts peut-être que ceux de la naissance, et qui pourraient adoucir le
plus rude esclavage Si rien ne peut te
retenir, ne crains-tu point les pièges que te tendront tes frères perfides? Peux-tu douter que , te voyant triompher de leur haine , ils n'attentent à tes jours? Ils répandront ton sang.... j'en frémis.... et c'est moi-même, qui , en t'affronchissant , t'aurai livré à leur barbarie. Quand tu aurais le bonheur d'y échapper, je serai loin de toi, j'ignorerai ton sort, et mon âme alarmée se présentera toujours cette sanglante image.
Ah! ne redoutez rien, interrompit vivement Joseph ; je vous l'ai dit : le remords règne dans le cœur de mes frères; les larmes et le désespoir de Jacob , de Sélima et
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de Benjamin , et même l'amitié fraternelle qui s'est réveillée dans leur âme, tout me les a rendus. Mais dussé-je rencontrer ma perte dans les bras de mes frères, je brûle de revoir un père et une amante. Que me sert de traîner loin d'eux des jours infortunés? Après que je les aurai serrés contre mon sein, je mourrai, s'il le faut, avec moins de regret. Mais non , mes frères conspireront à mou bonheur. Ne le retardez plus , et vos bontés ne sortiront jamais de ma mémoire; jamais le soleil n'atteindra le bout de sa course, sans que je les aie célébrées par mes chants : après l'auteur de la nature, vous recevrez le plus juste tribut de ma reconnaissance ; et mon père et Sélima , pénétrés , ainsi que moi , de vos bienfaits, uniront leur voix à la mienne.
Sélima ! ditZaluca courroucée ; Sélimaî... Puis adoucissant sa voix : tu ne respires donc que pour elle!.... Et si tu trouvais ici une autre Sélima?....
Qui la remplacerait? dit Joseph ; quelle bergère de ce hameau?....
Tu la vois devant toi, interrompt Zaluca... Reviens de ta surprise... Faut-il t'apprendre que je t'aime ? mes regards , mes
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soupirs, mes larmes, mes craintes, n'ontils pu t'en instruire ? Je ne cherche point à te vanter ta conquête; mais j'ai détlaigm'' les vœux d'une foule d'amans illustres; et, sans toi, je ne connaîtrais point l'amour : soit fierté, soit que mon cœur se réservât pour toi, jusqu'à présent il fut insensible. Entraînée malgré moi aux autels, j'y ai juré que, ne pouvant aimer mon époux, aucun mortel cependant ne régnerait dans mon âme. Vains sermens ! depuis que je t'ai vu , tu y règnes , je ne respire que pour toi. Pourquoi les dieux ne m'ont-ils conduite ici avant que je formasse ces nœuds? je n'eusse écouté ni l'orgueil de la naissance, ni l'intérêt , ni l'ambition d'un père ; je t'aurais donné mon cœur. Mais, malgré les liens que la contrainte a formés , tu occupes ce cœur sans partage; j'ai obtenu de mon époux que , content de m'avoir amenée aux autels, il ne troublât point ma retraite. Veux-tu partir encore? veux-tu m'abandonner ? Me préférerais-tu des frères perfides, et mon amour ne balancerait-il pas la tendresse d'un père? Te parlerai-je de Sélima? peut-elle t'aimer autant que je t'aime? Choisis maintenant ta destinée.