LIVRE iir
que vous ayez quelque tendresse pour moi, je vous conjure par cette tendresse , si votre père respire encore, ou si, enfermé dans la tombe, son souvenir est cher à votre cœur ; je vous conjure en son nom , terminez mes infortunes ; rendez un, fils à son père.
A mesure qu'il parlait, l'amour qui était peint dans les yeux de Zaluca faisait place à la honte et à la fureur ; ses traits s'altéraient par degrés; le sourire séduisant disparaissait de ses lèvres : tantôt ses regards sont baissés; tantôt, enflammés de rage, ils errent sur l'esclave insensible; et comme dans un bocage le bruit épouvantable du tonnerre interrompt la mélodie touchante des oiseaux , à la douce voix de Joseph succède cette voix terrible :
Ingrat! vil esclave! tu ne mérites point le bonheur que je t'offre; ton cœur est aussi bas que ta condition. Aime ta Sélima : seule elle peut te rendre heureux. Tu gémiras en vain de son absence ; tu vieilliras dans l'esclavage, et tes yeux ne la reverront jamais.
En même temps elle sort furieuse de la cabane. Joseph demeure interdit et trem-
])lant : les dernières paroles de Zaluca retentissent long- temps à son oreille. Accablé de ce coup imprévu , il rentre languissamment dans le hameau.
Cej)endant Zaluca se livre à sa fureur jalouse. Telle qu'une comète brûlante, qui, pendant la nuit, erre dans l'espace immense des cieux, et dont la chevelure enflammée, la terreur du timide villageois, flotte au loin dans la voûte ténébreuse : telle Zaluca, l'œil étincelant d'un feu sombre allumé par l'amour et par la rage , et abandonnant aux vents sa chevelure éparse , portait dans ses jardins, au milieu des ombres, un pas égaré. Tout à coup elle s'arrête.
Quelle honte ! quel opprobre ! s'écrle-telle! est-ce bien moi qui viens d'essuyer des rebuts , les rebuts de mon esclave ? Aije oublié l'orgueil de mon sexe, mon propre orgueil , mon rang , mon devoir, pour entendre prononcer le nom odieux de Sélima ? Me préférer une villageoise! me le dire à moi-même !.... Etouffons un indigne amour, reprenons ma fierté, quittons des lieux funestes à mon repos... Infortunée! tu yeux reprendre ta fierté, et tu t'es avilie.