LIVRE III
levant des campagnes, ne se mêlent point à l'air impur des villes, si elles n'y sont jiortées par les vents, se font enfin connaître dans Memphis, et parviennent à l'oreille de Putiphar. Maître généreux et humain, il veut briser les fers du vertueux esclave, et il l'appelle dans son palais. Joseph, en recevant cet ordre, se livre à une tristesse profonde. Avant que de quitter le hameau, il se retire un moment dans son asile solitaire. Là, tenant les yeux attachés sur ce séjour : Adieu , dit-il , autel que j'ai tant arrosé de mes larmes ! Adieu, cabane dont les débris me sont encore chers! On m'arrache à ces lieux avant que j'aie pu remplacer ton doux ombrage. Je croyais ne me séparer de toi que pour revoir le hameau paternel; et je vais, dans le sein d'une ville, subir comme un second esclavage. Peut-être on m'y tendra de nouveaux pièges , et ma vertu... sera toujours la même. Oui, Sélima, je te jure sur les débris de cet autel et de cette cabane , je te jure une fidélité inviolable.
Après qu'il a prononcé ces mots, il regarde encore ces lieux d'un œil mouillé de larmes ; ses pieds refusent de le porter loin
de ce séjour. Il s'éloigne enfin, et il lui semble qu'on l'arrache une seconde fois à Sélima et à son père. A ces adieux succèdent ceux qu'il fait à ses amis; il les embrasse tendrement: il leur promet de venir quelquefois se consoler dans leur entretien: les larmes de l'amitié coulent de tous les yeux. Il prend à pas lents la route de Mempliis.
L'absence, jointe aux efforts d'une vertu qui, ayant chancelé pour la première fois , se relève avec d'autant plus de force, commençait à guérir le cœur de Zaluca : semblable au jeune palmier qui, après avoir cédé aux vents et touché la terre de sa cime orgueilleuse, se redresse soudain, roidit contre eux son tronc et ses branches, pousse plus profondément ses racines, et, lier de ce premier succès, semble braver l'aquilon même. Chaque jour elle s'efforçait d'obtenir de son amour le départ de l'infortuné. Disposée enfin à prendre cette résolution généreuse, elle ne combattait plus que les derniers soupirs de sa passion, lorsque Joseph parut tout à coup à ses yeux. A cet aspect, elle est vivement troublée ; elle n'ose lever ses regards ni sur
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son époux, ni sur le jeune esclave, qui, à son tour, ne peut la voir sans émotion.
Putipliar considère long-temps Joseph.
Que le sort s'est trompé, dit-il, eu vous soumettant au joug de l'esclavage ! Sans le savoir, j'ai participé à cette injustice. Vivez auprès de moi; je veux la réparer et vous combler de mes bienfaits. A ces mots Joseph voudrait exprimer sa reconnaissance ; mais il ne peut pousser qu'un soupir.
L'amour reprend tout son empire dans le cœur de Zaluca. Elle voit tous les jours Joseph , elle habite avec lui le même palais ; elle n'ose lui adresser la parole, mais sans cesse elle arrête sur lui ses regards : trop heureuse lorsqu'elle rencontre les yeux de celui qu'elle adore! Elle frémit à la seule idée de perdre ce faible bonheur: loin de combattre un penchant qu'elle avait été prête à vaincre, elle cède aux charmes qui l'entraînent; elle ne sait plus qu'aimer. Quelquefois elle se flatte que Joseph étant éloigné d'un séjour où tout lui rappelait sa bergère et le hameau paternel, il ne lui opposera plus qu'une faible résistance. Ce qui entretient encore cette erreur, c'est que.
touché des malheurs de l'amour, il a plus d'une fois tourné sur elle un œil compatissant; cette expression d'une pitié ingénue, elle l'a prise pour l'effet d'une passion naissante. Errant dans le jardin qui touche son palais, elle s'y retrace ces regards attendris , seul retour qu'elle a pu obtenir, et qui nourrissent dans son cœur le feu dont elle est dévorée.
Joseph, las d'être entouré de murailles , et voulant se dérober au tumulte, portait ses pas dans ce jardin superbe; et là il ne trouvait point la nature. Au lieu de ces fleurs artistement rangées, ses yeux demandaient une vaste prairie, où du sein d'un riche gazon s'élève comme une forêt de fleurs, au milieu desquelles l'œil se plaît à s'égarer, et dont l'éclat éblouissant est tempéré par le fond d'une douce verdure. A l'aspect de plusieurs arbres, auxquels était marqué l'espace où ils osaient étendre leurs rameaux, il s'arrête étonné. Hélas! dit-il, l'homme n'est pas seul assujetti à l'homme, et vous êtes aussi mes compagnons d'esclavage. Où êtes-vous, cèdres heureux qui m'offriez pour asile votre libre ombrage, et sous lequel je respirais la liberté?