LIVRE IV
Joseph marchait au milieu des soldats en gardant un profond silence : ses yeux éteints ne versaient point de larmes; ses lèvres, pâles et tremblantes, ne proféraient aucune plainte; toute sa douleur était concentrée au fond de son cœur. Les cris etles sanglots de ses compagnons d'esclavage, parvenant à son oreille, augmentaient le trouble de son âme : il se- retourne; ses regards leur témoignent sa reconnaissance. Bientôt il n'entend plus ces cris, et il ne voit autour de lui que des gardes farouches armés de glaives étincelans : il implore de l'oeil le secours de ces glaives , et désire que, ton mes contre son sein , ils le délivrent de ce poids accablant d'infortunes.
C'est au milieu de cet appareil qu'il rentre dans Memphis. Tous les yeux étaient attachés sur lui ; l'innocence qui éclate dans ses traits, et l'accablement où il était plongé, attendrissaient tous les spectateurs.
Cependant il arrive devant la prison ,
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rlont le noir aspect ressemblait à celui du Tartare ; on y entendait de même les malheureux secouer leurs chaînes pesantes. Un geôlier, dont l'air sombre annonce le ministre des clîàtimens , vient ouvrir les portes d'un profond cachot. A la vue de ce séjour ténébreux, semblable aux abîmes de la terre, Joseph recule d'horreur; mais contraint d'y descendre, il entend fermer sur lui les portes de fer, et il se trouve seul au milieu d'une épaisse nuit. Il tombe presque inanimé sur une vile couche; ses yeux se ferment; son sang glacé coule plus lentement : il doit à l'excès de sa douleur quelque suspension à ses peines.
Immobile, il demeure en cet état jusqu'au lendemain : au lieu de goûter le sommeil, il a l'insensibilité de la mort. Lorsqu'il commence à reprendre le sentiment , et qu'ouvrant sa débile paupière il ne voit que des ténèbres affreuses , il pousse des gcmissemens; répétés d'un ton plus lugubre par les voûtes profondes, ils semblent en ce séjour être des voix funèbres , et devoir augmenter l'effroi du malheureux qui l'habite. Grand Dieu ! dit-il enfin, n'estce pas un songe sinistre d'une âme accou-
tumée depuis long-temps aux plus funestes images? En même temps ses mains languissantes erraient sur ses yeux , sur sa couche, et sur les murs du cachot.
Hélas! il est trop vrai, poursuit-il d'une voix entrecoupée, mes infortunes sont réelles..,. Tandis que, pensant toucher au terme de mesmalheurs, je m'avançais plein de joie vers un père et une amante.... C'est donc ici le séjour du crime!... et c'est moi qui l'habite!... . moi qui fuyais les pièges que l'on tendait à ma vertu !. . . Et ce coup terrible part de vous, o Putiphar, le plus généreux des maîtres, vous qui veniez de rompre mes fers , et qui , en recevant mes adieux, me serriez contre votre sein, et répandiez des larmes!... Une amante irritée vous aurait-elle poussé à cette barbarie ? Mais l'amour peut-il porter à tant de fureur ? et donne-t-on le trépas à l'objet que l'on aime ? Ici la douleur interrompt le fil de ses pensées.
Il garde un long silence. Les gémissemens et les cris des malheureux renfermés dans cette demeure percent les murailles qui le séparent d'eux, et frappent son oreille : ainsi retentissent dans une forêt sombre les hur-
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lemens des loups et des oiseaux nocturnes. Je ne te regrette pas seulement, reprendil , hameau qui m'as vu naître , et loin duquel je ne puis goûter de bonheur ; je te regrette encore , hameau où j'ai subi l'esclavage, que je regardais, hélas! comme le comble des disgrâces.... Je vous regrette, chers amis qui vous empressiez à bannir ma tristesse et en qui j'avais trouvé de tendres frères.. . je te regrette , asile consacré au souvenir de ceux que j'aime, où je goûtais la douceur de pleurer... Et toi, troupeau qui avais remplacé le mien, et qui, sensible à mes plaintes, errais tristement autour de moi , tu as aussi quelque part à mes regrets... Maintenant j'habite une solitude plus horrible que le plus affreux désert : vivant, je suis enfermé dans un tombeau... Peut-être qu'en ce moment l'aurore se lève; mais ce n'est point pour moi ; arraché à toute la nature , je suis environné d'une nuit éternelle. . . . Où êtesvous , oiseaux qui, rassemblés dans ma retraite, étiez les fidèles compagnons de mes peines, et dont la mélodie attendrissante facilitaitle cours demeslarmes?. .. Oùêtesvous , favorables zéphyrs, vous qui, lorsque j'étais près de succomber à ma douleur,
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veniez m'offrir vos doux parfums et ranimer le soul'fle languissant de ma vie?... Maintenant je ne respire que les vapeurs infectes qu'ontrespirées des malfaiteurs!.. Il retombe dans une mélancolie morne et muette.
O mes frères! s'écrie-t-il tout à coup, mes malheurs surpassent sans doute ceux que vous me destiniez ! Quand vous me haïriez encore, quand vous désireriez ma mort, vos pleurs couleraient si l'on vous racontait ma triste histoire !.... Mais je me flatte de n'être point éloigné du trépas. Tombeau, seul asile des infortunér», oh! quand serai-je environné de tes ombres paisibles? tu seras mon père, tu seras tout ce qui m'est cher, et je trouverai le calme dans ton sein,... Cependant je ne serai pas enseveli auprès de mes aïeux; Jacob ne me fermera point la paupière; Sélima ne recevrapointmon dernier soupir; mes regards mourans ne verront pas Benjamin; mes frères ignoreront que je leur pardonne; ils ne pourront point arroser mon tombeau des larmes de leur repentir ; des mains chéries ne le couvriront pas de fleurs. . . . Que disje? infortuné! ai-je encore un père?ai-je encore une amante ? Jacob , Sélima , aveZ:-