VRE IV
r3usses-tu l'implorer des plus profonds abîmes de la terre.
En disant ces mots , le vieillard, portant sur Joseph des regards où régnaient tour à tour une douce compassion et une fermeté sublime lui tend la main. Ombre chérie! s'écrie l'infortuné en se relevant, ange tutélaire ! je me rendrai digne de toi. Il veut parler encore , mais le fantôme a disparu. Joseph ne sait si ce qu'il vient de voir et d'entendre est l'effet d'une âme égarée par la douleur, ou si ces images sont réelles. Mais il obéit à cette voix; et se prosternant sur la terre où il a fait éclater son désespoir, il prononce une prière fervente.
Loin des mondes qui roulent dans l'immensité, s'élève le trône de l'Eternel, d'où ils paraissent comme celte poussière subtile qui flotte dans les airs aux rayons du soleil. Le trône est entouré d'intelligences qui célèbrent le créateur. La prière du sage, pénétrant les plus fortes barrières , parvient jusque dans ce lieu , et se mêle à ces concerts sublimes ; tandis que les vœux de l'injuste sont dispersés par les vents , et se perdent sur la terre.
La prière de Joseph arriva devant le trône
no josiîiMi.
auguste. L'Eternel l'entendit. Aussitôt la Consolation à l'œil tendre et compatissant, l'Espérance au front serein , et la Paix inaltérable, compagne de l'Innocence, descendent dans un nuage odoriférant, triomphent des voûtes du cachot , et entourent l'infortuné.Telle , dans le silence d'un beau soir, distille des cieux la douce rosée qui fertilise les campagnes , rafraîchit et embaume la cabane du laboureur accablé de travaux , et lui prépare un sommeil paisible. Joseph sent couler dans son cœur une force qu'il n'a point connue; le poids qui l'oppressait diminue par degrés; il respire plus librement; il est surpris de pouvoir répandre des larmes. Bientôt le sommeil appesantit sa paupière, arrête le cours de ses pleurs, et lui apporte l'heureux oubli de ses peines.
Cependant Zaluca veut triompher et jouir de sa vengeance; mais elle est étonnée des sentimens qui s'y opposent. Semblable à ces volcans qui , de l'abîme des mers troublées par la tempête, lancent des feux que ne sauraient étouffer les ondes agitées, son cœur brûle encore , et flotte entre l'amour, les remords , et la fureur.
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Quoi! dit-elle , je serais sensible à la pitié! pour un ingrat! pour un esclave qui m'a vue rougir!.... Mais cet esclave, cet ingrat, c'est Joseph, le seul mortel qui ait su toucher mon cœur.... Qu'ai-je fait ? je suis le hourreau de l'innocence! Coupable envers mon époux, coupable envers celui que j'aime, au lieu d'imiter la vertu la plus pure, je l'ai calomniée! Les malheureux sont des objets sacrés; mais ni ses infortunes, ni sa douleur, ni sa jeunesse, ni ses charmes, ni mon amour, n'ont pu le garantir de ma rage! Va, misérable ! va plongei toi-même le poignard dans son cœur ; va repaître tes yeux de son sang, et vois-le rendre le derliier soupir sans lui donner une larme.... O Sélima , suis-je réduite à envier tes appas , ta condition, et même ta douleur? Tu pleures ton amant; mais il t'aime, et ses malheurs ne sont pas ton ouvrage.... Peut-être expire-t-il en ce moment; peut-être n'est-il plus, la mort l'a dérobé à ma furie.
Elle dit, et veut voir l'infortuné, et n'ose paraître à sa vue. Souvent, lorsque les ténèbres régnent sur la terre, elle sort de son palais, et s'avance vers la prison: mais a
lia JOSEPH,
peine elle touche au pied de ces tours funestes qu'elle s'arrête ; et , croyant entendre les gémisseraens de Joseph, son sang se glace , elle fuit saisie d'horreur. Tel , dans la nuit , un malheureux homicide, entraîné comme malgré lui sur le tombeau de celui qu'il immola, s'y livre au désespoir qui déchire son cœur, quand soudain il croit entendre gémir l'ombre plaintive : il tremble; ses cheveux se hérissent : il recule épouvanté ; l'ombre sanglante lui paraît s'élever du tombeau , et le poursuivre à travers les ténèbres.
Un soir cependant, couverte d'un voile, elle se détermine à pénétrer en secret dans la prison : on ouvre devant elle les portes redoutables. Elle entre, tenant d'une main tremblante une lumière qui perce avec peine l'épaisseur des ténèbres. Elle avance d'un pas chancelant : le criminel qui vient habiter ce lieu éprouve moins de terreur.
Joseph, plus calme depuis qu'il a imploré l'Eternel , dormait d'un sommeil tranquille : on voyait sur ses joues des traces de ses pleurs; sa couche en était trempée, une pâleur mortelle était empreinte sur ses lèvres et sur son front; mais alors
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même ils n'étaient pas dépouillés de tous leurs charmes.
Zaluca , jetant de tous les côtés les yeux , aperçoit Joseph : elle s'arrête ; puis , faisant quelques pas, elle voit dans ses traits les couleurs de la mort. Elle croit qu'il n'est plus ; elle recule d'effroi , et la lumière est près d'échapper à sa main tremblante. Mais bientôt s'avançant jusqu'à la couche, elle voit qu'il sommeille. O pouvoir de l'innocence ! dit-elle d'une voix faible ; il goûte le repos dans ce séjour d'horreur; et moi, dans mon palais, le sommeil fuit de ma paupière ! En disant ces mots, elle repaît ses yeux de cet objet chéri , et ses pleurs inondent le visage de Joseph,
En ce moment il se livrait aux prestiges d'un songe trop flatteur. Il lui semblait qu'étant presque inanimé, il voyait tout à coup Séliraa paraître devant lui : Je te revois dooc enfin, ô mortel accablé de disgrâces ! je viens les partager, et terminer avec toi mes jours dans ce cachot. Telles étaient les paroles qu'il croyait entendre de sa bouche.
Pans cette illusion ses traits s'animent;
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le transport de la reconnaissance les colore ; le sourire de l'amour se peint sur ses lèvres; croyant tendre les bras à son amante, il les tend à Zaluca. Zaluca, incertaine et troublée, ne sait si elle est l'objet de ces témoignages de tendresse ; jamais elle ne fut payée d'un tel retour. Joseph s'éveille, et voit devant lui une femme semblable par sa stature à Sélima : enivré d'une douce erreur, il ne s'aperçoit pas qu'il sort d'un songe ; tout ce qu'il vient de voir et d'entendre , il le croit réel. C'est donc toi, s'écrie-t-il, ô ma Sélima , toi à qui j'ai donné mon cœur ! le voici , il est toujours à toi.... En même temps il s'avance les bras ouverts. Mais, ô coup terrible, il aperçoit sous le voile les traits de l'épouse de Putiphar. Saisi de terreur, il retombe sur sa couche , et son front reprend sa pâleur mortelle.
Alors le courroux s'allume dans les yeux de Zaluca. Jeune insensé , lui dit-elle , rien ne peut donc te détacher de ton amante! son image te suit jusque dans ce lieu , se peint dans tes songes, et ma présence même sert à l'entretenir !... Écoute : je t'offre pour ia dernière fois mon cœur.Tu vois mon pou*
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voir; c'est moi qui t'ai précipité dans ce cachot.... Tu frémis!... Je n'allègue point ce qui pourrait me justifier, ni la violence de mon amour : si tu sentais pour moi quelque étincelle du même feu, ton âme ne serait pas entièrement fermée à cette excuse. Mais si tu savais ce que j a .souffert depuis ce moment fatal, malgré l'excès de tes infortunes, tu plaindrais les miennes. Toujours poursuivie par les remords , mon palais est pour moi un séjour plus épouvantable que cette prison; et, au prix de mes lourmens, ton sort me parait digne d'envie. Ah! délivre-moi de tant d'horreurs.... Consens que l'amour répare les maux qu'il a faits.... Peut-être aurai-je quelque jour plus d'empire sur mon cœur. Il faut au moins me préparer à l'affreuse idée de ton absence : je ne puis me résoudre à me séparer de toi dans ces momens terribles.... où je t'ai persécuté, où tu ne peux t'empécher de me haïr, et où tu n'emporterais de moi qu'une image odieuse.... Que ne puisje habiter avec toi ce cachot! il serait à mes yeux la demeure la plus fortunée.
Mais l'or séduira tes gardes ; je te déroberai aux yeux de mon époux; je te conduirai
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dans des lieux rians, où tu seras entoure de fleurs , de ruisseaux , de bocages ; les jeux et les ris y accourront à ta voix ; tu reprendras la lyre.... Si tu le veux , l'amour t'y fera oublier tes disgrâces : au lieu d'être esclave, tu régneras sur raon coeur. Prends pitié de ta jeunesse.... de tes charmes. Tandis que tes jours s'écoulent dans ce sombre abîme , et que les pleurs flétrissent tes traits, les coteaux et les vallons t'appellent, les échos voudraient répéter tes accens , les fontaines demandent à être embellies de ton image.... Enfin j'implore ta pitié pour moi-même : ton âme est si sensible ! tu as pardonné à tes frères qu'animait cependant la haine ; cruel envers moi seule, ne me pardonneras-tu point des outrages causés par l'égarement de l'amour? Mon cœur a ressenti tous les coups que je t'ai portés; si tu meiu-s, j'expire : mais je ne puis te répondre que ma rage s'arrête.... Joseph, que fais-je? est-ce moi qui vous adresse encore des menaces? Ah! il dépend de vous d'entendre un plus doux langage !
Pendant qu'elle parle, les remords, la jalousie, et la tendresse , animent ses traits