‹ JosephChapitre 4 sur 96 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

EoNG-TEMPS j'osai répéter les accords belliqueux du poète qui, du sonimet de l'Hélicon , où il règne couronné des lauriers les plus antiques j enflamme et le guerrier et celui qui le chante : aujourd'hui, animé d'une audace nouvelle, je n'emprunterai point mes accens ; un sujet plus doux , mais non moins noble, m'appelle et m'inspire.

Je célèbre cet homme vertueux qui, vendu par ses frères, précipité de malheurs en malheurs, élevé enfin de l'abime des disgrâces au faite de la grandeur et de la puissance, bienfaiteur du pays où il porta des fers, jeune encore, se montra, dans l'une et l'autre fortune , un modèle accompli de sagesse.

Mortels, aimerlez-vous assez peu la vertu pour qu'un tel sujet vous parût austère? Enflammés par la trompette héroïque, qui

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fait retentir à votre oreille le fracas des armes , les cris , et les combats , où pour In plupart vous n'êtes point appelés, vos cœurs seraient -ils insensibles à la voix douce et touchante des vertus pacifiques qui peuvent être votre partage ?

O toi qui nous transmis cette attendrissante histoire, après avoir peint la création, le chaos informe recevant des lois, le soleil créé dans le firmament par une parole , l'armée des astres commençant leur course éclatante , ce globe se couvrant de gazon, déplantes et de fleurs, les arbres déployant leur feuillage, les montagnes touchant les nues, tandis que les fleuves coulent dans leurs lits profonds, l'eau, l'air et la terre, peuplés d'habitans , et enfin l'homme s'élevant au milieu d'eux comme leur roi et celui de la nature ; toi qui sus enflammer l'àme de Milton et de Gessner : poëte sacré qui, affranchissant ton peuple, chantas sa délivrance, sois aujourd'hui mon guide! que le feu qui t'embrasa passe dans mon esprit et mon cœur ; que cette noble simplicité , ta compagne constante , et source en toi du sublime , ne sçit point altérée dans mon récit !

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Joseph, dans sa jeunesse, était réduit à la condition d'esclave. Arraché au lieu de sa naissance, à Jacob le plus tendre des pères , à sa famille nombreuse , et à l'aimable Sélima, au moment même que l'hymen allait couronner leur amour mutuel, il était transplanté dans une contrée lointaine : comme une fleur entourée de ses compagnes au milieu d'une prairie, et reposant sur elles sa tige encore chancelante , recevait la douce influence de leurs parfums et les vœux caressans du zéphyr, quand soudain l'aquilon l'arrache à ses compagnes, au zéphyr, et au gazon qui fut son berceau; de même Joseph était éloigné du hameau de son père.

Tous les jours , cherchant la solitude , il conduisait son troupeau au bord du Nil dans un endroit écarté. Le cours majestueux de ce fleuve , ces campagnes décorées d'arbres, de plantes et de fleurs d'une espèce pour lui nouvelle, et où paissaient des troupeaux si supérieurs en beauté à ceux des autres climats; ces palais, ces jardins, le riche aspect de Memphis , et ces j)yramides qui se confondaient avec les tours de cette ville superbe , tous ces objets n'at-

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tiialent pas l'attention de Joseph , et ne (lissipaîcnt point sa douleur; ils erraient devant ses yeux ainsi que ces songes légers qui, sans laisser d'impression, flottent comme sur la surface de l'âme.

Cependant les plus affreux revers n'avaient point altéré la douceur de son caractère; il ne laissait pas éclater tout son désespoir, et il mettait quelque modération jusque dans ses plaintes. Couché sur la rive presque manimé, et tenant les yeux attachés sur le fleuve , dont le cours uniforme entretenait sa somhre rêverie : Grand Dieu! s'écrie-t'il (et depuis sa captivité ce sont les premiers accens qui sortent de sa bouche ) , grand Dieu ! c'est donc ici que doivent se terminer mes jours ! , . . Douce liberté, tu m'es ravie!... c'en est fait, je ne reverrai jamais mon père,... je ne le reverrai jamais ;... je ne ferai plus la consolation de sa vieillesse!,.. Et toi, chère Sélima , dans le temps que notre cabane nuptiale était élevée, dans le temps que ta

main m'avait couronné de fleurs Ses

sanglots lui coupent la parole ; et il retombe dans une morne mélancolie.

Puis, levant sur son troupeau des yeux

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inondés de larmes : Et toi , dit-il, troupeau que me confia mon père, troupeau chéri, qui, lorsque je chantais l'auteur de la nature, bondissais devant moi, et participais à ma joie, où es-tu maintenant? quelle main te conduit ? es-tu comme moi victime de mes frères ? Il prononçait d'une voix faible et douloureuse ces paroles entrecoupées.

Si ses malheurs avaient un peu affaibli l'éclat de sa beauté, elle en était plus touchante. Une chevelure d'un blond argenté descendait en boucles négligées sur ses épaules ; ses yeux étaient d'un bleu d'azur, les larmes dont maintenant ils étaient mouillés ajoutaient à le. .r douceur naturelle : la tristesse , en pâlissant les roses de son teint, avait rendu ses traits plus intéressans ; mais il n'avait rien perdu de son air noble , quoique ingénu , et les disgrâces faisaient mieux remarquer en lui l'empreinte de la vertu et de l'innocence.

Butophis, chef de tous les esclaves de Putiphar, était né dans les déserts brùlans de l'Ethiojue. Le lion qui , respirant tous les feux du soleil rassemblés dans ce séjour, rugit au milieu de ces sables arides , n'est

pas plus redoutable au voyageur que ce maître inflexible l'était à ses esclaves. La couleur de sa peau et de sa chevelure égalait la plus obscure nuit; le feu du courroux étincelait dans ses yeux comme l'éclair luit dans les ténèbres; sa voix rugissante faisait entendre la menace et l'injure. Tout en lui , jusqu'à sa couleur, objet nouveau pour Joseph , remplissait de terreur l'àme de ce jeune infortuné.

S'abandonnant à sa tristesse, il portait ses pas errans sous des rochers solitaires , qui, sans l'épouvanter, le menaçaient de l'ensevelir sous leurs ruines. Là il compare ses malheurs présens à sa félicité passée : il se rappelle ces temps fortunés où, plein de joie, et participant au calme de la ziature, il prévenait l'arrivée des ombres, et se hâtait de ramener son troupeau pour revoir son père : à peine avait-il aperçu le vieillard qui l'attendait à l'entrée de sa cabane , qu'il se précipitait vers lui ; Jacob lui ouvrait les bras , et la sensible Sélima partageait ses caresses. Maintenant , au lieu de ces douces étreintes et de ces tendres épanchemens, il trouve un surveillant redoutable dont l'accueil le glace, et qui exa-

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mine d'un œil sévère son troupeau. Il ne voit dans ses compagnons d'esclavage que des hommes durs et féroces : en vain, touché de leurs disgrâces communes, il les regarde d'un air attendri; leurs âmes insensibles n'entendent point ce langage. Tout semble s'être armé contre lui; la nature entière ne lui présente plus qu'un tableau lugubre : autrefois ses chants prévenaient ceux des oiseaux pour célébrer le retour du soleil; aujourd'hui ce spectacle ne réveille en son cœur qu'un sentiment de tristesse , et la rosée odoriférante du soir ne peut adoucir ses peines.

Tandis qu'il se livre à ses réflexions douloureuses, la nuit s'épaissit sans qu'il s'en aperçoive. Déjà ses compagnons se sont retirés avec leurs troupeaux : ses brel)is impatientes errent autour de lui, l'approchent, et, réunissant leurs voix, le tirent enfin de sa rêverie profonde. Conduit par elles dans les ténèbres , il paraît devant un maître rigoureux qui lui reproche durement ce retard involontaire.

Cependant l'attention avec laquelle il remplit tous ses devoirs, la candeur qui est peinte sur son front , et cette douleur

d'autant plus touchante qu'elle est muette et tranquille, commencent à lui gagner l'affection de Butophis. Mais bientôt se présenta une occasiou où cet ascendant fut plus marqué.

Entre tous les esclaves Itobal fixait l'attention de Joseph : ils étaient du même âge. Né comme lui dans une situation plus élevée, il avait porté les armes, et c'est dans un combat où il signala sa valeur qu'il fut enveloppé et conduit en esclavage. La noble fierté qu'il avait contractée en combattant pour sa patrie lui rendait ce joug encore plus odieux. Un jour, pour une faute légère, Butophis veut le faire traîner dans un cachot; déjà ses bras nerveux sont chargés de chaînes : il frémit d'indignation, et de ses yenx coulent des pleurs de rage. La multitude des esclaves , plus stuj^ide qu'un troupeau qui verrait égorger un des siens , regardait ce spectacle d'un œil indifférent. Joseph, surmontant la terreur que lui inspire Butophis, se précipite à ses pieds , et lève vers lui ses mains et son visage mouillé de larmes : jamais la compassion ne parut sous des traits si touchans. Butophis , d'abord étonné , ne peut résister long-tem^îs à

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cette douce prière ; après quelques combats sa fureur est désarmée; il cède aux pleurs de Joseph. Tous les esclaves sont saisis de surprise; et Itobal, dégagé de ses chaînes, tourne vers son libérateur des regards reconnaissans, et l'embrasse avec transport.

Depuis ce moment il ne peut vivre éloigné de lui. Souvent inquiet de la tristesse où le jeune esclave paraissait plongé , il allait troubler sa solitude ; et voyant cou-i 1er ses larmes , il le regardait avec attendrissement , et lui adressait la parole. Les accens de l'amitié portent quelque consolation dans cette âme insensible aux attraits, de la nature entière : malgré les plus accablantes disgrâces, Joseph n'est point farouche , et il ne peut fuir à jamais le commerce des hommes. Il paraît au milieu de ses compagnons : la douceur touchante de sa voix étonne et captive leur oreille sauvage ; une éloquence naïve coule de son cœur vertueux et sensible , comme un ruisseau pur qui , descendant avec un murmure flatteur par une pente facile , arrose les lleurs des prairies.

Un jour que le soleil , arrivé au milieu de la voûte azurée , dardait ses rayons les

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plus ardens, le zéphyr haletait a peine sur le feuillage immobile, les arbres paraissaient étendre languissamment leurs rameaux, et les chantres dont ils sont la riante demeure, réfugiés sous leur plus épais feuillage, avaient suspendu leur gazouillement: on n'entendait que le bruit de l'onde agitée par les troupeaux qui s'y abreuvaient. Les esclaves , devenus plus sensibles dans le commerce de Joseph, gémissaient de leur situation malheureuse, et, tenant les yeux attachés sur ces troupeaux satisfaits , ils enviaient en secret leur sort : Joseph était plongé dans une rêverie profonde.

Itobal , rompant enfin le silence : Que sert de gémir? leur dit-il : c'est nous-mêmes qui rendons notre esclavage éternel. Quoi ! l'homme est-il fait pour être assujetti à l'homme , pour ramper aux pieds de ce fragile tyran? Notre liberté, compagnons, est dans notre bras : si j'ai combattu pour ma patrie , je saurai combattre pour nous affranchir de la servitude ; secondez seulement mon courage. Est-il quelque danger qui vous arrête? redoutez-vous la vigilance de Butophis ? Qu'il soit notre première victime; je veux porter sur lui les premiers

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