‹ JosephChapitre 43 sur 96 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Joseph, resté seul, est long-temps livré à une douleur profonde, quand soudain un grand tumulte attire son attention. Bientôt s'ouvrent les portes du cachot , et deux prisonniers y sont conduits ; Aménopliis et Darbal étaient leurs noms. Ils sont couverts de pourpre , et l'or et les pierreries qui décoraient leurs vètemens brillent dans ce sombre séjour. Pleurant de rage et de confusion , ils voudraient cacher leurs larmes. On voit en eux un mélange d'orgueil et de bassesse. Tour à tour ils parlent d'un ton superbe aux soldats qui les environnent, et ils implorent leur protection. Mais leur audace et leurs prières sont inutiles ; renfermés dans la prison, leur oreille est encore long-temps frappée des cris triomphans d'un peuple assemblé. Ils pâlissent, et gardent un farouclie silence.

Le désespoir éclate enlin sur leurs lè- \Tes. Tantôt ils s'accablent de reproches mutuels ; tantôt chacun tourne sa rage

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contre soi-même. Darbal, qui, plus coupable qu'Aménophis , l'avait entraîné dans cet abîme, était tel qu'un sanglier retenu dans des filets. Il grinçait des dents ; l'écume couvrait ses lèvres brûlantes; ses yeux lançaient des flammes dans les ténèbres ; et se heurtant la tête contre les murailles, il faisait retentir les voûtes du cachot. Tous deux s'indignaient qu'on les eût enfermés dans une même prison avec un esclave.

Joseph cependant , tranquille au sein de l'infortune, ne poussait aucune plainte; de temps en temps sa bouche laissait échapper des soupirs. Touché du désespoir des deux criminels, il oublie ses propres malheurs, il veut les consoler; et leur adressant une voix dont la douceur eût étonné des tigres : Depuis long-temps , dit-il, sans être coupable , j'habite cette demeure.

Esclave, interrompt Darbal d'un ton terrible , oses-tu le comparer à nous ? ce lieu diffère-t-il beaucoup de la chaumière que tu as habitée? affranchi du travail, n'es-tu pas trop heureux de jouir ici du repos ?

Joseph se tait. Quoi! dit-il en lui-même,

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malgré les crimes dont ils paraissent chargés, je suis touché de leur sort; et l'innocence persécutée les trouve insensihles ! Où êtes- vous, douce voix de l'amitié, qui faisiez couler quelque consolation dans mon cœur, et vous, tendres liens, qui souteniez im foible roseau, long-temps agité par la tempête?

Cependant l'Eternel , du haut de ce trône d'où l'univers entier n'est qu'un point, arrête sur cette terre ses regards plus perçans que les rayons de l'astre du jour, qui pénètrent les profonds ahîmes. Les sphères célestes , qui forment comme un mur toujours mouvant, ne lui dérobent aucun objet; et, malgré leurs concerts éclatans, qui composent avec ceux des immortels une même harmonie, il entend les derniers soupirs d'un insecte, ou la chute d'une feuille , dans ce globe éloigné. En ce moment il ne porte point l'œil sur les palais des rois, ni sur les beautés de la nature, ni sur l'humble cabane, souvent l'objet de ses regards , ni même sur le sage fortuné : un plus grand spectacle attire son attention , c'est la vertu qui se débat avec Je malheur, et qui demeure triomphante.

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Tandis qu'Aménopliis et Darbal insultent Joseph, l'Eternel le considère à travers les voûtes épaisses du cachot, théâtre étroit, mais plus vaste que l'univers entier par la présence d'un tel spectateur. En même temps des images frappantes représentaient Joseph à la troupe céleste; ils entendaient ses soupirs, et voyaient ses pleurs. Il se fait un grand silence dans les cieux; une douce pitié saisit tous les immortels. A ce seul regard de l'Eternel , Joseph cesse de soupirer ; ses pleurs s'arrêtent , et il entrevoit avec surprise une perspective riante. Ainsi , aux premiers rayons de l'astre qui est l'àme du monde , la nature se ranime, les ombres fugitives s'enA'olent, la joie revient habiter les bocages , et l'œil enchanté voit à chaque instant s'embellir la scène.

Cependant la troupe immortelle, levant les yeux vers le trône de l'Eternel , l'implore en faveur de Joseph. Bientôt les nuages qui environnent le trône radieux s'entrouvrent, et donnent passage à nne douce lumière dont toute la nature est réjouie ; et une voix infiniment plus harmonieuse que les concerts des immortels prononce ces paroles :

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J'ai voulu épurer la sagesse par le malheur; j'ai voulu apprendre à la terre que jeune on peut être vertueux, et au ciel , que l'homme, inférieur aux anges, est leur égal quand il conserve son innocence au sein des disgrâces. Maintenant, comme du néant sortit la lumière, je veux que le mai enfante le hien, et que les mortels, enclins au murmure, sachent qu'il est une main qui n'abandonne jamais le juste.

Il dit , et appelle Ithuriel , le génie tutélaire de l'Egypte.

Au sein de l'Abyssinie , et entouré de rochers inaccessibles, pareils à une forêt solitaire, antique, et dépouillée de son feuillage, ce génie veillait alors auprès de la source du Nil. Comme un bel oranger qui, chargé de fruits odoriférans , s'élève seul dans un désert, et sous l'ombre duquel un sage, éloigné du tumulte des villes, vient quelquefois respirer la paix; cette source fertile coulait au milieu de ces rochers arides. Jamais mortel n'y pénétra; et le génie, à l'exemple de la Divinité, est invisible à l'homme enrichi de ses dons. Des rocs, une onde jaillissante, objets peu intéressans pour les stupides yeux des humains ,

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lui découvient la grandeur du maître du monde; ces rocs, en apparence inanimés, fourmillent d'atomes vivans, et avec cette source coulent toutes les richesses de l'Egypte. Quelquefois , après avoir décomposé les êtres jusque dans leurs premiers élémens , il s'élève , et s'égare dans l'epace du grand univers; puis, se reposant d'une route que l'homme ne peut mesurer , et tranquille auprès de la source du Nil, son, œil se perd de nouveau dans l'univers non moins immense des plus petites productions de la nature.

A la voix de l'Eternel il prend un rapide essor dans les cieux, parvient devant le trône auguste , et s'y prosterne. Après qu'il a reçu des ordres suprêmes , déployant ses ailes, il se plonge dans l'espace infini ouvert sous ses pieds, et traverse l'univers : autant il voit rouler de mondes, autant d'idées sublimes s'élèvent à la fois dans son âme. De la hauteur du soleil , où il se repose un instant, il voit ce globe couvert des épaisses nuées du crime et de la superstition, et, dans ces ténèbres, les mortels agités de passions tumultueuses , tels qu'mie fourmilière en mouvement dans le creux

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