LIVRE V
cherait les cœurs par les grâces de cet âge, et recevrait les tributs de respect dus à la vieillesse; tel Joseph, jeune encore, mais mûri par l'infortune, paraissait dans cette cour.
Le roi le considère : autant l'orgueil et l'imposture éclataient dans les yeux des de- ' vins, autant brillaient sur le front de Joseph la vérité et la modestie. Tous les yeux sont attachés sur Joseph : on oublie en le voyant qu'il est esclave ; et tel est l'ascendant secret de la vertu , qu'il semble être ici le monarque.
Mais nul à son aspect n'est plus frappé que Putiphar. D'abord il l'a méconnu : quels ne sont pas sa surprise et son courroux lorsqu'il voit son esclave ! Le jeune Hébreu, rencontrant ses regards, le reconnaît en même temps; il demeure immobile : les sentimens de l'amitié et de la douleur déchirent son âme.
Le roi interrompt enfin ce long silence. O toi, dit-il, que le Ciel a doué d'une sagesse plus qu'humaine , et qui cependant as subi le sort le plus infortuné, parle, dévoile-nous les secrets de l'avenir. Ta présence confirme le langage de la renommée,
ï4> JOSEPH.
et la vérité semble habiter sur tes lèvres. Le Ciel m'a envoyé cette nuit deux songes. Il me semblait que, me promenant aux bords du Nil, je voyais sortir du fleuve bienfaisant des génisses grasses , d'une beauté frappante, et dont la blancheur éblouissait; mais d'autres génisses , noires , hideuses , aussi décharnées que la mort, les suivent, les dévorent, et conservent leur maigreur horrible. Je m'éveille effrayé de cette image. Je me rendors ; un autre songe la retrace à mon esprit. Des épis dorés, florissans et courbés sous leurs grains, sortaient d'une seule tige; d'autres épis, stériles, vides, et desséchés par un vent brûlant, poussent à la suite des premiers, les engloutissent, et demeurent stériles et flétris. En même temps une voix m'avertit que ces songes sont divins , que le bonheur de mon royaume en dépend. Parle : s'il s'agit du salut de mon peuple , peut-être qu'une divinité favorable daignera encore t'inspirer.
Ainsi parla le roi , et il se fit un grand silence. Comme ce génie immortel, l'ami des cieux, qui, attachant sur les astres ses avides regards , et , aspirant au titre glorieux de