LIVRE V
citoyen de l'univers, semblait vouloir s'élever loin de cette terre, et errer avec tous ces globes dans leurs orbites éclatantes , quand tout à coup éclairé peut-être par quelque intelligence céleste, il se crée de nouveaux sens, et forme le tubemagiquequi rapproche de lui l'univers ; de même Joseph ne voyait l'avenir que comme un espace immense, ténébreux,où flottent quelques faibles étincelles , lorsqu'Etburiel lève le voile épais qui sépare ce qui est de ce qui doit être. Alors le jeune Hébreu aperçoit une vive lumière; et, sans s'élancer au delà des mondes , il lit dans les décrets de l'Éternel.
O roi, dit-il enfin, il est vrai; au sein du malheur une divinité m'inspira, non les dieux, qu'adore l'Egypte, mais l'Etre souverain, auguste, créateur et seul maître de la nature. L'avenir est pour lui ce qu'est pour nous le présent; d'un coup d'œil il embrasse tous les siècles comme l'univers : c'est lui qui vous parle en ce moment; je ne suis que son faible interprète. Ces génisses grasses qui sortaient du Nil , et ces épis florissans, marquent des années fertiles; mais ces génisses maigres et ces épis
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desséchés aniîoncent que l'abondance sera suivie d'une grande famine.
Il dit; la consternation se peint sur le front du roi et de tous ses courtisans. Toi que le Ciel éclaire, dit Pharaon à Joseph, ne peux-tu me proposer quelque moyen d'écarter les effets de ce funeste fléau?
Que le roi établisse sur toute l'Egypte, répond Joseph, un homme intelligent et sage, qui, dans les années d'abondance, rassemble une partie des productions de la terre, pour préserver les peuples de la famine.
La douce persuasion parlait par sa bouche. Ce conseil satisfait le roi et ses ministres, qui se flattent la plupart d'obtenir un poste si glorieux. Peuples, ils se nourrissaient déjà en idée de votre substance; et loin de vous garantir de la famine , ils vous en eussent montré des avant-coureurs, même dans les années fertiles !
Tandis qu'ils s'occupent de ces projets, Pharaon s'adressant à Joseph : C'est toi, dit-il , que j'établis sur l'Egypte ; tout mon peuple respectera tes ordres, et je serai seul au-dessus de toi. Où trouverais-je un homme plus intelhgent et plus sage? Sans
doute le Dieu qui t'a fait parler t'envoie ici pour détourner le fléau qui nous menace. J'obéis à ses décrets : heureux les rois qui peuvent., confier leur sceptre à de tels ministres! De quel crime a-t-on pu te charger ? tout respire en toi la vertu ; le ciel même te justifie. Non, tu n'es point coupable , puisqu'il te manifeste ses secrets.
En disant ces paroles , il ôte son anneau , et le présente à Joseph, qui de surprise reste muet et immobile. Les courtisans qui s'attendaient à être honorés de cet emploi sont dévorés de jalousie; mais le calme et l'approbation régnent dans leurs traits flexibles. Telle est quelquefois la surface tranquille de l'Océan, tandis que la tempête gronde au fojid des mers,
Joseph, rompant enfin le silence : Vos faveurs , dit-il , m'étonnent et me pénètrent ; mais je ne puis les accepter. Je ne sais quel crime on m'impute : j'atteste le Dieu qui m'a dévoilé l'avenir, j'atteste ce trône où. règne la justice , que je ne suis point coupable. Putiphar, 6 mon bon maître, comment avez-vous pu prêter l'oreille à la calomnie, et m'accabler, au sortir de vos
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bras, de tout le poids de votre courroux? Faites-moi remener au cachot, examinez ma conduite, portez la lumière au fond de mon cœur, et si je suis criminel, que le roi, qui m'entend, me punisse. Si vous me trouvez innocent, je n'aspire ])oint aux grandeurs; rendez-moi votre estime, votre amitié, et je retournerai satisfait au hameau de mes pères; ou, si cette faveur est trop grande, si je dois être toujours infortuné, replongez-moi dans l'esclavage : mes jours finiront dans les larmes; mais je vous serai fidèle , et ma vie entière vous convaincra de mon innocence. En prononçant ces paroles, ses pleurs coulaient de ses yeux. j
Le roi , vivement ému , tourne vers Putiphar un œil irrité ; les courtisans mêmes se trouvent sensibles. Alors, du sein du nuage dont le génie de l'Egypte est environné, sort un rayon lumineux, qui, imperceptible aux yeux des humains , descend sur l'époux de Zaluca , achève de bannir de son esprit les noirs ombrages. Soudain se réveille dans son âme l'amitié qu'il avait portée à Joseph : il arrête sur lui ses regards ; frappé de sa candeur et de sa noble assurance, il