LIVRE V r
Dans le lointain d'ane vallée de la Lybie est le plus antique temple, du sein duquel se répandent les cultes impies qui couvrent la face de la terre.
Joseph s'indigne qu'environné de tant de richesses on puisse méconnaître le Créateur, et que les temples de l'idolâtrie souillent ce beau temple de la nature où tout invite à lui rendre des hommages.
Mais un aspect frappant appelle Joseph.
En quittant Meraphis , il a vu les moissons verdoyantes; plus il approche de l'Ethiopie, plus il les voit jaunir, jusqu'à ce qu'elles soient entièrement dorées. Les forêts d'arbres fruitiers lui offrent une semblable image ; de loin en loin les fleurs font place aux fruits, qui, d'abord étant verts, se nuancent par degrés, et brillent enfin de leurs plus vives couleurs. Tranquille dans la barque, il jouit du spectacle d'une plaine immense, où croîtraient sous l'oeil enchanté les dons que la nature nous fait imperceptiblement ; là , on verrait les vertes moissons j)oindre , s'élever du fertile sein de la terre , et se cour})er sous le fardeau des jaunes épis; les arbres déployer leur riante verdure , se couvrir soudain de fleurs , et
bientôt chargés de fruits, dont l'oeil suivrait à peine l'accroissement rapide : frappante image de la création , où l'univers, sortant du chaos, parut en peu de temps décoré de ses productions infiniment variées.
Joseph était encore éloigné de l'Ethiopie, et déjà l'on entendait le bruit des cataractes; à mesure qu'il en ap|jroche, le tumulte redouble : maintenant une chaîfie de rochers , qui s'élèvent en amphithéâtre jusqu'aux nues , se présente distinctement à ses regai'ds. l^els que plusieurs tonnerres réunis , qui, grondant avec fureur sur le sommet des Alpes , versent des torrens de soufre enflammé le long des roches fumantes , taudis que les échos prolongent le bruit épouvantable ; ou telles que les antiques sources de l'Océan, qui roulent avec fracas dans fe sein de la terre , et qui, s'élancant dans leurs gouffres profonds , grossissent les eaux de la mer , et les élèvent au ciel, d'où elles retombent dans le centre ouvert de ce globe , et l'ébranlent jusque dans ses fondemens : tel le Nil se précipite du haut de ces rochers; l'onde écumeuse rejaillit au loin en poussière. A
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cet effroyable tumulte , les oiseaux fuit-iit d'une aile tremblante , et les animaux les plus féroces courent dans leur retraite.
Mais tandis c|ue Josepb se livre aux grandes idées que lui inspirent ces objets, un homme à demi caché dans les nues tombe avec ces torrens : dans l'instant il a franchi l'intervalle immense : tels on peint les pas des immortels. Le superstitieux qui verrait pour la première fois ce spectacle croirait que c'est le dieu de ce fleuve qui descend dans l'Egypte. Joseph , saisi de compassion et d'effroi , pense que ce mortel n'est plus , lorsqu'il le voit , attaché sur un radeau , suivre tranquillement le cours du Nil.
Joseph, sorti de lu barque, et assis sur le rivage, désire de connaître les sources de ce fleuve bienfaisant, non par une oisive et stérile curiosité , mais afin de s'élever vers le Créateur en sondant la nature. Apj)rene7.-moi, disait-il à ceux qui l'accompagnaient, en quels lieux on voit naître ce fleuve , par quelles heureuses contrées se répand avec ses ondes la fertilité ; pourquoi , infiniment plus riche que ceux qui voulent l'or dans leur sein , il est le pire de
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rabonclanc« , et, comme l'oiseau qui couve ses petits, il fait éclore les productions de la terre qu'il a submergée , tandis que d'autres fleuves , se débordant , ravagent les campagnes.
On lui répond que jusqu'à ce jour le Nil cache son origine autant qu'il se manifeste par ses bienfaits. Joseph tenait l'œil attaché sur ces torrens ; et si sa présence n'eût été nécessaire au bonheur de rB'.gypte , il aurait franchi ces rochers et remonté vers la source du fleuve.
Telle une âme grande et sensible , à l'aspect de la nature , voudrait s'élancer jusque dans le sein de la Divinité, source éternelle de l'océan des êtres , dont les Ilots passagers se pressent et s'écoulent dans l'abime du temps. Le génie de l'Egypte fait couler le sommeil sur sa paupière , et lui fait entendre ces mots :
Je n'ignore point le désir qui t'a souvent occupé : ton âme voudrait sonder toutes les profondeurs de la nature , et l'objet que tu veux pénétrer est une de ses plus grandes merveilles. Deux fameux conquérans, après avoir ensanglanté la terre , formeront le même désir, et diront qu'ils sacrifieraient