LIVRE I. l
dis que je consacre ce séjour à mes amis les plus cbers , oublierai-je le Dieu de mes pères? Aussitôt il érige auprès de la cabane un autel, image de celui qui est élevé dans le lieu de sa naissance : il n'est formé que de terre, et n'est couvert que d'un simple gazon entremêlé de fleurs; mais il est plus auguste et plus sacré que tous les temples superbes de l'Egvpte idolâtre.
C'est dans cet asile qu'il se rend tous les soirs avant de ramener son troupeau. Là, du fond de la cabane isolée , tantôt il porte ses tristes et avides regards vers les lieux oîi le soleil se lève et où pleure sa famille; tantôt fixant les yeux sur le Nil , que l'on découvrait à travers les arbres de la forêt : O fleuve, dit-il, pourquoi tes eaux ne coulent-elles pas vers le bameau qui m'a vu naître ? je graverais sur une écorce quelques signes de mon existence infortunée; j'abandonnerais ce fragile bois au cours d'une onde favorable : peut-être arriveraitil jusqu'au bameau paternel; peut-être que Jacob et Sélima, assis sur le rivage , occupés à pleurer ma perte, saisiraient cette écorce, triste interprète de mes malbeurs, et diraient en l'arrosant de larmes, Joseph
l6 JOSEPH
est esclave en Egypte : peut-être viendraientils me consoler de mes infortunes. Qu'alors ma caj)tivité serait adoucie! Telles sont les pensées où l'égaré sa douleur. Tantôt enfin, concentré en lui-même, il se retrace, avec la vivacité d'une imagination enflammée par le sentiment, les traits du vénérable vielljard dont il tient la vie, ceux de Sélima et de Benjamin : il leur adresse la parole; il lui semble quelquefois les voir et les entendre. Mais lorsqu'il sort tout à coup de cette heureuse illusion , qu'il se trouve seul au milieu des ombres de la nuit , et que la nature entière est muette autour de lui, il éclate en sanglots, et pousse des cris douloureux. Alors il se traîne hors de la cabane, et, le front appuyé sur l'autel , il l'arrose de larmes , seule offrande que d'abord lui permette sa douleur. Enfin il lève les yeux et les bras vers le ciel ; sa bouche ne peut encore exprimer les sentimens tumultueux de son âme. Après un long silence , il s'écrie :
Dieu de mes pères , j'ai tout perdu , un père, une épouse, des frères. Hélas, avais» je des frères même dans le hameau paternel .•* Tu me restes ; tu es désormais mon