LIVRE VI. igy
soupçon qu'il repousse, et qui renaît malgré lui; c'est que ses frères, persistant à le haïr, et craignant que leurs crimes ne soient dévoilés , ont écarté ces esclaves des yeux de Jacob , et peut-être les ont chargés de fers. Alors il, ^e reproche d'avoir fait des malheureux; il leur donne des regrets; il se souvient qu'il fut esclave. Quoiqu'il désire d'envoyer quelque autre de ses serviteurs au hameau de son père, il réprime ce désir; et, tandis que les grands regardent comme abject le sang de leurs inférieurs, et immolent quelquefois des nations entières à leurs passions injustes , il ne croit point que son rang et les seutimens les plus chers de la nature l'autorisent à sacrifier le moindre des mortels.
Cependant des calamités publiques, partageant la sensibilité de son cœur, lui dérobent en partie l'aspect de ses propres infortunes. Les vastes édifices étaient remplis de blé, et l'on voyait la terre couverte de ses dons, quand , semblable aux projets de guerre qui naissent dans les palais des rois , tandis quv le paisible laboureui- croit cultiver ses champs pour lui-même, se formait le redoutable fléau auquel les peu-
pies se flattaient de ne pas toucher encore.
L'ange que l'Eternel envoie pour châtier les nations descend de la voûte céleste. Il parle; la terre tremble, et l'océan est ému. Aussitôt des déserts de Libye s'élèvent des vents terribles, qui portent dans leurs flancs ténébreux la stérilité et une aride poussière; et tandis que leur souffle brûlant dessèche l'Egypte, ils écartent les nuages toujours amoncelés sur l'Abyssinie. Il se fait un combat dans les vastes champs de l'air. D'abord les vents de midi résistent : les nuages , pressés par deux forces contraires, s'entrechoquent; mille éclairs les embrasent, et l'on entend gronder à la fois le tonnerre , les vents , et les cataractes du Nil. L'habitant voisin de l'Ethiopie , quoique accoutumé au bruit des torrens, est effrayé de l'horrible tumulte. Enfin les vents -de Libye triomphent ; les nuages reculent, et, comme précipités dans l'abime des mers , disparaissent de l'horizon. Une sérénité trompeuse règne dans l'espace immense des cieux.
Le génie de l'Egypte voit fuir avec les nuées les richesses de cet empire ; aucun voile ne lui dérobe les sphèi'es célestes: