LIVRE VI. I
mais ce spectacle ravissant ne peut le consoler du fléau qui se prépare. Il porte les yeux sur la source du Nil : au lieu qu'en ce temps, accrue des torrens du ciel , elle se précipite à gros bouillons , et franchit les montagnes , il la voit se tarir par degrés , et n'être plus enfin qu'un ruisseau qui pousse un faible murmure , et dont un léger obstacle terminerait le cours languissant. Déjà s'est affaibli le son tonnant des cataractes; elles semblent reculer, et gronder dans le lointain ; plus d'un écho se lait : enfin les torrens disparaissent, tous les échos sout muets , et dans ces lieux bruvans règne un profond silence. Les oiseaux et les bêtes féroces , que remplissait de terreur le tumulte des eaux, sont maintenant effrayés de ce calme. Les habitans des hameaux voisins sortent épouvantés de leurs cabanes; à l'aspect de ces rochers nus et arides ils reculent d'effroi : le fléau dont ils sont menacés est présent à leur pensée ; ils voient la famine, sous l'image d'im hoirible fantôme composé d'ossemens, descendre du haut de ces rochers d'où coulait auparavant l'abondance.
Pendant qu'ils pressentaient ce fléau.
aoO JOSEPH.
toute l'Egypte, plongée dans une heureuse ivresse , goûtait les dernières douceurs de la fertilité. Le Nil remplissait encore sou lit, et la diminution de ses eaux était lente et imperceptible. Mais, lorsqu'au lieu de se répandre hors de ses bords on le vit décroître, une même consternation saisit tout le royaume. Des deux cotés, et dans toute l'étendue du fleuve , le rivage était bordé d'une multitude qui , attachant sur l'onde avare un œil morne, suivait son décroissement, non retardé par les regrets.
Cependant les campagnes attendent vainement les eaux qui les fertilisent; déjà ont péri les tendres fleurs; les plantes plus robustes, courbant leurs têtes languissantes, semblent implorer le Nil, tandis que les cèdres et les palmiers , couverts encore de leur feuillage, paraissent vouloir braver seuls le fléau terrible : mais enfin , comme ces monumens élevés par l'homme pour lui survivre , et qui , après avoir triomphé des siècles, cèdent, ainsi que la main qui les érigea, aux ravages du temps, CCS superbes forêts perdent tout leur éclat; les feuilles dont elles étaient éternellement décorées se fanent, tombent, et laissent