LIVRE VIT. a45i
a terre se dérobait sous mes pieds. Fils de J acob, recevez mes derniers embrassemens ; ne versez point de pleurs ; j'ai trahi la nature et l'amitié fraternelle; je ne suis pas digne d'avoir un père ni des frères. Peutêtre le Ciel terminera bientôt ma fatale existence; peut-être qu'un rocher, en m'ccrasant, me dérobera aux yeux des humains, et me servira de tombeau, ou qu'un fleuve, m'engloutissant daus ses ondes, m'entraînera loin des villes et des Jiameaux, et rejettera mon cadavre sur des rives inhabitées.
Etonnés et attendris du dessein de Siméon, ils étaient partagés entre la douleur de le perdre et l'espérance de revoir Joseph : mais on voyait daus les yeux de Benjamin que cette douce espérance l'emportait en lui sur la douleur. J'atteste le Ciel, dit-il à Siméon , que je ne te hais point depuis' que je connais tes remords; mais je le vois, tu ;ie saurais être heureux si tu ne retrouves Joseph ; et tu n'ignores point qu'avec lui le bonheur a dibpaiu de nos cabanes : je ne combats donc point ton dessein ; va , suis
es généreux scntimens. Si je ne craigaaî? <: augmenter le désespoir de Jacob, j'ac-
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compagnerais tes pas. Puisse le Dieu qui t'inspire être ton guide , et te conduire en présence de Joseph! Mais ne crois point que l'infortuné te charge de ses fers; il périrait plutôt dans l'esclavage. Cours le racheter de tout l'or qui nous reste, et ramène-le toi-mômé au hameau paternel. Si tes recherches sont vaines , reviens au milieu de nous, afin que nous ne perdions pas deux frères.
Siméon reçoit cet or; et tandis que tous poussaient des sanglots, il les embrasse en gardant un morne silence. A peine il s'était arraché d'entre leurs bras, et s'éloignait d'eux à pas lents , qu'un des serviteurs do Joseph , par l'ordre d'Itobal , accourt hors d'haleine. Arrête, crie-t-il à Siméon; vous tous, demeurez. Pourquoi, rendant le mal pour le bien , dérobez-vous la coupe de mon maître?
A ces mots, ils sont saisis de surprise, et leurs larmes cessent de couler. Ruben s'avançant avec indignation : Faites mourir, dit-il , celui d'entre nous qui aura la coupe. Aussitôt ils déchargent leurs sacs : mais à peine a-t-on ouvert celui de Benjamin, que la roupe frappe tous leurs regards. îls pà-
lissent, jettent un cri d'effroi, et déchirent leurs vètemens. Le serviteur de Joseph leur ordonne de le suivre devant son maître.
Arrivés en sa présence , ils se précipitent à ses pieds, leurs fronts touchent la terre arrosée de leurs larmes. Nous sommes innocens, s'écrient-ils.... Mais comment nous justifier? Dieu nous punit sans doute d'un autre crime.... Nous sommes tous vos esclaves.
Joseph, aussi ému qu'un tendre père contraint de châtier ses enfans, allait se déclarer; mais soutenu par Itobal , présent à cette scène: Non, dit-il avec une fermeté apparente; non, celui qui avait la coupe sera esclave; et vous, retournez vers votre père.
Ruben frémit à ces paroles : il lève vers Joseph un œil chargé de douleur ; il étouffe ses sanglots. Je vous implore, dit-il, au nom d'un père moins vénérable encore par son âge que par ses malheurs.... En me confiant ce dernier gage de son amour, il me dit : Fais connaître à cet homme puissant mes infortunes; apprends-lui que j'ai perdu un fds qui tous les jours me coûte *"ncore des larmes, un fA^ dont Benjamin
porte tous les traits, et qu'il a remplacé (la us mon cœur. S'il me le ravit, malgré It^ poids des aunées,j'irai moi-même en Egypte, il verra couler les pleurs d'un père, il me verra mourir à ses pieds. Ah ! si vous aviez été témoin de ses combats et de sa douleur lorsqu'il fallut s'arracher à ce fils, si vous aviez vu couler les pleurs de l'inconsolable Sélima, qui aime en lui l'image de l'époux qu'elle regrette , vous n'eussiez pu résister à ce spectacle attendrissant. Et vous ,
voulez-vous nous enlever ce frère? ne
sommes-nous point assez malheureux d'avoir perdu Joseph?.... des barbares l'ont ravi au hameau paternel... Le Ciel sait que nos regrets sont sincères; nous le rendrions à Jacob au prix de notre sang.... Peut-être il est esclave... faudra-t-il que Benjamin ait le même sort? Vous parlerai-je de moi?
J'ai répondu sur ma tête et sur celle de mes enfans pour ce lils si cher : si je ne le ramène pas dans les bras du vieillard, je me suis soumis à sa malédiction. J'ai une épouse , j'ai des enfans ; et Jacob , qui touche au tombeau, demandera la main de l'aîné de ses fils pour lui fermer la paupière. Mais arrachez-moi à mon épouse, à