‹ JosephChapitre 80 sur 96 · LIVRE VI ir. a · texte numérisé non relu

LIVRE VI ir. a

n'^ont point écarté les esclaves que j'avais envoyés au hameau paternel : ces malheureux , sans doute, ont péri dans la route , ou m'ont abandonné. Mais je voudrais savoir comment mon père et celle qui m'est destinée pour épouse apprirent et soutinrent leur infortune : Jacob a-t-il connu que ses fils sont la cause de mes malheurs ? Sur ces objets il eût été cruel d'interroger mes frères : je n'ai pas même voulu , en présence de Siméon, prononcer trop souvent le nom de Sélima; mais il échappait malgré moi de mes lèvres. C'est à toi que je m'adresse ; ton cœur est innocent, tu n'eusses jamais trahi l'amitié fraternelle , et tu peux parler du crime sans rougir. La nuit s'avance, et le calme qui règne autour de nous invite au sommeil ; mais sa vapeur est moins douce qu'un entretien qui me retrace et me rend comme présentes des personnes si chères , dont je suis encore éloigné, après avoir eu le bonheur de vous revoir, toi et mes autres frères.

Je puis te satisfaire, répond Benjamin, le souvenir de ces temps malheureux est gravé dans ma mémoire; et ce que je n'ai point vu , je le sais de Nephthali ; Nephthali

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m'a plus d'une fois raconté cette histoire funeste.

Alors ils s'asseient sur un coteau : la nature, dépouillée de ses charmes, semblait être en deuil ; les hauts cèdres, privés de leur feuillage, obscurcissaient le ciel de leurs rameaux noirs et immobiles , et l'éclat delà lune était affaibli par de légers nuages. Joseph prêtait l'oreille; et tandis que les astres roulaient en silence, Benjamin lui dit avec une simplicité naïve :

Si j'eusse dû faire ce récit avant de l'avoir retrouvé, la douleur m'eût étouffé la voix, et ne m'eût pas permis de suivre le fil de ces tristes événemens : aujourd'hui même je serai souvent interrompu par mes soupirs. Combien de fois ne me suis-jepas demandé s'il était bien vrai que je fusse le frère de tes persécuteurs ! A Dieu ne plaise qjae je veuille aggraver leur crime ! j'imiterais mal ta bonté généreuse. Je te ferai connaître leurs remords ; mais comment puis-je sans frémir parler des effets de leur haine?

Les Madianites cruels, t'arrachant des

bras de Nephthali , t'avaient emmené

Quelques heures s'étant écoulées , Ruben , qui s'était écarté , rejoint ses frères. Comme

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un lion qui, après avoir déchiré sa proie, conserve long-temps sa rage , et pousse d'affreux rugissemens , Siméon était encore agité par la fureur; son œil étincelant, sa couleur, tantôt pâle, tantôt animée, sa respiration forte, ses traits, ses mouvemens, sa démarche égarée, tout en lui manifestait le courroux et la vengeance. Les mêmes sentimens, quoique en un degré inférieur, éclataient dans les autres fils de Jacoh : le seul Nephthali versait des larmes. Ruben étonné leur demande le sujet de ce trouble; et en même temps il court à la citerne :. ne t'y trouvant pas, il déchire ses vétemens. Alors Nephthali lui apprend ton sort. Ruben, quoiqu'il ne t'aimât point, n'en voulait pas à ta liberté ni à ta v ie. Malheureux ! s'écrie-til, que deviemirai-je? c'est à l'aîné de ses fils que Jacob redemandera Joseph. Aussitôt il emploie la prière et la menace pour savoir quelle route on t'a fait prendre. Siméon , plus irrité depuis qu'on le condamnait, empêche tous ses frères de l'en instruire; et Nephth ali, qu'il avait conduit à Vécart, l'ignorait. Mais Ruben s'éloigne pour suivre ta trace, etNephthali s'échappe et le joint. Ils consument plusieurs jours dans,

une vaine recherche, ctreviennentcouveits de sueur et de poussière.

Alors Ruben s'adressant à Siméon : Je le vois, dit-il, la douleur que tu lis dans mes yeux te remplit de joie ; tu t'applaudis de la réussite de ton crime : mais j'ai trop long-temps écoute tes fureurs ; je retourne au hameau paternel; vois si tu veux me suivre. Quelque châtiment qui m'attende, je ne puis abandonner un père. Nephthali dit qu'il accompagnera Ruben : les autres lils de Jacob déclarent qu'ils n'ont point voulu s'exiler à jamais de leur séjour natal. Siméon frémit de courroux ; mais craignant que, s'il est seul à ne point paraître aux yeux de Jacob , il ne lui donne des soupçon s de son crime , il cède aux désirs de ses frères, et ils prennent tous la route du hameau.

L'étranger que tu avais rencontré de nuit dans la forêt était venu, de ta part, dire à Jacob que ses frères étant à Dothaïm , ton retour serait retardé d'une journée : ce retard avait arraché des soupirs du cœur de mon père et de Sélima. Au jour marqué pour ton ari'ivée , nous allons à ta rencontre ; mais , comme s'ils avaient eu de noirs pressentimens, Sélima et Jacob s'avançaien ■:

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en gardant un morue silence. Le soir arrive, et tu ne parais point. Tournant l'un sur l'autre leurs regards incertains, ilsn'osaient s'expliquer leurs craintes. Je cherchais à les dissiper par mes caresses; mais, pour la première fois , je les y trouvai insensihles. Enfin les ombres de la nuit les contraignirent à rentrer dans le hameau. Nous marchons dans les ténèbres : j'entendais les sanglots de Sélima et les soupirs de Jacoh; et moi-même attendri, des larmes coulaient de mes yeux.

Nous arrivons dans la cabane : Jacol> veut consoler Sélima; mais la parole expire sur ses lèvres. Ils s'eft'oixent vainement à renfermer leur trouble au fond de leurs cœurs. De temps en temps mon père s'écriail : Quoi! mon fils ne vient point! n'écouterait-il que la tendresse fraternelle, et ne craindrait-il pas d'affliger un père ? Peutêtre qu'en traversant de nuit cette forêt ,

des animaux féroces Grand Dieu! j'en

frémis, puisses- tu rendre vain ce noir présage qui s'élève en mon cœur ! Mais quoi i mon fils ne vient point! je ne vois paraître aucun de mes fils ! De son côté, Sélima laissait éclater l'agitation de son âme.

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Nous passons ainsi toute cette nuit san» fermer la paupière.

A peine se montraient les premiers rayons du jour, que nous étions hors de la cabane, pleins d'impatience, et l'œil tourné vers le lieu où nous espérions qiie tu devais paraître : les femmes et les enfans de mes frères, animés de la même impatience, erraient tristement dans le hameau, et venaient demander à Jacob leurs époux , leurs pères, et Joseph.. ..

Cependant mes frères s'avançaient vers le hameau d'un pas lent et dans un farouche silence. Ruben gémissait ; Nephthali poussait des sanglots; Siméon , irrité de leur tristesse, leur lançait des regards menaçans. Mais lorsqu'ils sont arrivés au pied de la colline sur laquelle s'étend le hameau, et que la cabane de Jacob, qui domine sur les autres cabanes , a frappé leurs yeux, ils s'arrêtent à la fois, ils pâlissent, et un frémissement parcourt tous leurs membres.

Siméon même pâlit et tremble ; il semble que , du haut de la colline , l'Eternel leur parle par la voix du tonnerre. Après qu'ils ont gardé un long silence : Vous le voyez , leur dit Ruben , nous ne pouvons soutenir

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