LIVRE* VII r. afiS
regards. Mais Siméon se tient éloigué de cetie redoutable enceinte.
Jacob cependant, après avoir été longtemps comme anéanti par la douleur, ouvre les yeux; il se voit entouré de toute su famille : il aperçoit Nephthali, Ruben, et ses autres fils. Dans l'égarement où il est encore, il cherche Joseph au milieu d'eux; il le demande. Hé quoi! dit-il, tous mes enfans sont rentrés au hameau; et toi , qui devais les devancer, toi qui toujours t'empressas à satisfaire ma tendresse, je ne te serre pas encore dans mes bras !....
Nous gardions le silence, quand tout à coup Jacob, portant l'oeil sur ta robe sanglante, s'interrompt lui-même par ses cris, déchire ses vêtemens, et se couvre de cendre. A ces cris lamentables, Sélima, qui jusqu'alors avait été presque inanimée, rouvre les yeux à la lumière; elle se précipite sur cette fatale dépouille. Nous nous en saisissons tous trois, nous l'inondons de nos pleurs; nos mains sont teintes de sang; nous en frissonnons ; nos sanglots seuls se font entendre : et la foule qui nous environne , uniquement occupée de ce touchant spectacle, demeure muette de saisissement...
Mais la famille de Jacob, après avoir long-temps respecté son désespoir, veut enfin le consoler. Les femmes de mes frères s'avancent, et lui adressent la parole.
Cessez, leur répond-il, de combattre ma douleur : envierait-on à Joseph jusqu'à mes larmes ? Joignez plutôt vos regrets aux miens : il vous chérissait tous ; et , quoiqu'il fût jeune encore, si la mort m'eût enlevé, il vous aurait servi de père Et
moi , que n'ai-je pas perdu en lui ! Mon fils
n'est plus? Grand Dieu! voulais-tu
frapper mon cœur par l'endroit le plus sensible ? , . . . Il aimait la vertu , il l'embellissait; je lui avais transmis la sagesse d'Abraham et d'Isaac : il était l'honneur de mes cheveux blancs , la consolation et l'appui de ma vieillesse; il répandait une nouvelle aurore sur mes derniers jours; seul il me consolait de la froideur de mes autres enfans , et réunissait dans son cœur toute la tendresse que j'avais droit d'attendre de ses frères Épouse chérie , dont les cendres se troublent en ce moment funeste, il était ta vive image... Et je ne le regretterais point ! Si je ne le pleurais pas , ces rochers lui donneraient des larmes. Je le
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pleurerai jusqu'à ce que je descende vers lui dans le tombeau.
Telles étaient ses plaintes. Mais, regardant tout à coup mes frères, le courroux s'allume dans ses yeux. Fils cruels ! s'écriet-il, voilà donc la joie que devait m'apportcr votre retour ! c'est pour vous ramener au hameau que Joseph s'est sacrifié ; si vous n'eussiez point abandonné votre père, Joseph vivrait encore ; c'est vous , c'est vous qui l'avez arraché de mon sein, et qui êtes coupables de son trépas. Ils pâlissent à ces reproches.
Sélima, au milieu de ses cris, proférait
ces paroles entrecoupées : Grand Dieu !
prête à serrer les plus doux liens! le
jour de mon hymen! Vêtement que
j'avois tissu pour décorer mon époux , je te revois couvert de son sang, et tu lui sers comme de linceul funèbre! .... Et toi, cabane nuptiale, au lieu de me conduire sous ton ombrage au son des instrumens, il se débat contre une bête féroce; il tombe il est déchiré.... elle se repaît de ses membres palpitans.... Si encore, essuyant un trépas plus doux, il fût mort dans mes bras comme une fleur qui se fane; si son âme se fût
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arrêtée un moment sur ses lèvres, et que
j'eusse recueilli son dernier soupir.... si
encore j'avais pu ensevelir ses restes
inattentive aux attraits de la nature, je passerais tous les jours devant les ruisseaux , les collines, et les prairies, pour me rendre sur son tombeau ; je l'embrasserais ; mes soupirs et le torrent de mes larmes pénétreraient jusqu'à ses cendres chéries, elles n'y pourraient être insensibles; la mort ne nous eût pas entièrement séparés; et lorsque je ne le pleurerais plus, je serais réunie avec lui dans la même sépulture. .. . Elle dit, se frappe le sein, et s'arrache les cheveux , bel ornement de sa tète.
Cependant Jacob, n'apercevant pas Siméon, demande s'il a perdu plus d'un fils. Alors l'enceinte qui environnait le vieillard s'ouvre, et lui laisse voir ce malheureux plongé dans les plus sombres idées. Jacob l'appelle. La voix que Dieu adressa à Gain après le meurtre d'Abel ne porta pas plus de terreur dans cette âme coupable. Siméon tremble, ses genoux chancellent, il voudrait fuir : mais Jacob l'appelle encore. A cette voix respectable l'infortuné s'avance d'un pas lent. Arrivé devant son père, ses yeux