LIVRE VIII
sont baissés; il cliange à chaque instant de couleur; et si tu n'avais caché à Jacob l'excès de la haine que te portait Siraéon, son trouble l'eût trahi lui-même.
Malheureux! lui dit le vieillard, es-tu mieux instruit que tes frères du sort de Joseph? tu ne l'aimais point; tu parais maintenant consterné de sa perte. Mais n'as- tu pu le secourir? n'as -tu pas entendu ses cris ? Il eut volé à ta défense. En quel lieu a-t-il péri ? quelle bête féroce l'a dévoré? Ne me rapportes-tu pas au moins ses membres sanglans?
Siméon a dit depuis à ses frères qu'à chacune de ces questions il lui semblait que la terre se dérobait sous ses pieds, qu'il s'enfonçait toujours plus dans l'abîme; et qu'éprouvant pour la première fois tout ce que le remords a d'épouvantable, il était prêt à s'écrier : Moi , moi , je suis cette bête féroce !
Jacob rentre enfin dans sa cabane; là une scène attendrissante succède à cette scène terrible. Il veut consoler Sélima : Joseph n'est point infortuné, dit-il ; n'oublions pas dans notre douleur qu'il a quitté un père pour s'approcher du père des hommes , que des anges sont ses frères , qu'iî,
iyo JOSEPH.
habite le séjour mérae de la vertu, qui était
si chère à son cœur....
Au milieu de ces consolations il s'arrête, et pousse des sanglots. Alors je m'avance vers lui; et, moi-même éploré, je veux essuyer ses larmes. Mais à mon aspect, qui sans doute lui retraçait ton image, ses larmes coulent avec plus d'abondance. Après m'avoir long-temps regardé, il me prend dans ses bras; et m'é levant vers le ciel : Grand Dieu , dit-il , écoute les vœux d'un père désolé. Je n'ai pas tout perdu; Benjamin me reste encore : il porte tous les traits de son frère , qu'il lui i-essemble aussi par ses vertus ; qu'il soit pour moi un autre Joseph Benjamin, quoique tu sois enfant, que ce jour ne sorte jamais de ta mémoire ; songe qui tu dois remplacer. Et toi , qui devais être unie à ce fils que je pleure, je veux, autant qu'il est en mon pouvoir, réparer ma perte; je t'adopte, sois ma lille. Je te remets les troupeaux de
Joseph; habite la cabane qu'il avait
formée pour y couler avec toi des jours fortunés.
Il dit : Sélima se précipite aux pieds de Jacob ; tous deux nous l'embrassons ; ei
ics doux noms de père, de fils, et de fille, ie mêlent à nos sanglots.
Quelle ne fut pas la douleur de Sélima la première fois qu'elle entra dans ta cabane! Je crois la voir encore détacher tristement les guirlandes qui décoraient cette riante demeure, et la tapisser de noirs cyprès. Le soleil ne peut plus pénétrer dans ce séjour, et le zéphyr n'y agite jilus le feuillage; il y règne un calme funeste et une sombre nuit. Le plus lugubre cyprès est placé par ses mains au milieu de la cabane. Puis, prenant la lyre que tu avais faite pour célébrer ton hymen , elle la considère d'un œil morne, et la suspend aux rameaux du cyprès. Enfin elle dépose au pied de cet arbre une urne qui contenait ta robe ensanglantée. Ainsi elle convertit ta cabane nuptiale en un tombeau où elle s'ensevelissait avec ton image : tous les jours elle se rendait devant l'urne, l'ouvrait, et l'arrosait de ses pleurs.
Mais Jacob, non content de ces vains devoirs, sort seul de sa cabane. Il n'instruit aucun d'entre nous de son dessein : il traverse le hameau , défend qu'on l'accompagne ; et, s'éloignant de l'habitation
a-^a JOSEPH.
t]' ses pères, il porte ses pas jusque daiu la forêt où tu avais passé de nuit pour aller à Dothaim. Errant dans cette forêt immense, il appelle l'ombre de son fils; il cherche la trace de ton sang; et, ne craignant point d'approcher de la retraite des animaux féroces, il voudroit découvrir tes restes malheureux, afin de leur donner la sépulture. Tigres, s'écrie-t-il, quand vous le serriez entre vos griffes cruelles, n'avez-vous point été attendris? avez-vous dévoré toute votre proie, et ne m'avez-vous rien laissé de mon fils infortuné? Cependant la pensée de rencontrer tes membres sanglans faisait plus d'une fois frémir ses entrailles paternelles. Mais, après d'inutiles recherches, le vieillard, épuisé de fatigue, rentre languissamment dans le hameau. Depuis ce temps il ne sortait de sa cabane que pour offrir à l'Eternel les prémices de la terre; la tristesse et le deuil régnaient dans toute notre habitation, et il semblait que Jacob luimême n'était plus : rarement il appelait ses fils, qui, de leur côté, craignaient sa présence....
Ici Joseph interrompt Benjamin. Res-