LIVRE VIII. Î
pirons un moment, dit-il; suspends un récit qui me pénètre jusqu'au fond de l'âme : toi-même je te vois vivement attendri. O Jacob, mon père!.... O chère Sélima!...
Ils gardent quelque temps le silence, et se livrent aux divers sentimens qui les agitent. Puis Joseph s'adressant à son frère: Achève maintenant, lui dit -il, et parlemoi du malheureux Siméon ; déjà ses premiers remords m'ont ému. Il dit, et Benjamin , reprenant la parole , termine son récit en ces mots :
Siméon, plus qu'aucun de mes frères, évitait Jacob. De jour en jour croissait dans ce cœur coupable le terrible aiguillon du remords. Il brûlait pour Sélima; mais, consterné de la douleur profonde où il l'avait plongée, loin de lui parler de son amour, il n'osait se montrer devant elle. Quand sa course égarée le conduisait auprès de la cabane démon père et de la tienne, les gémissemens du vieillard et de la jeune bergère, frappant tout à coup son oreille, déchiraient son âme troublée : il fuyait avec la rapidité d'un homme sur les pas duquel roule un torrent débordé qui mugit ; et
ay^ JOSEPH.
lorsqu'à une grande distance il voulait rei)rendre haleine, il croyait encore entendre ces gémissemens, et recommençait à fuir. S'il passait devant l'autel élevé par Abraham, et où nous présentons à l'Eternel nos offrandes et nos prières , il lui semhlait qu'une voix formidable lui criât : Ne profane point ce lieu sacré ; va , cours, et n'attends pas que le feu du ciel te consume. S'il approchait des tombeaux de nos aïeux , il croyait voir sortir du sein de la terre leurs ombres vengeresses. Quelquefois, épouvanté par une image plus funeste, et étant aussi pâle que s'il eût été frappé par l'ange de la mort, il s'écriait que ton ombre ensanglantée marchait sur ses traces. Souvent, dans l'agitation de son âme, il demandait si la terre n'avaitpas tremblé, si les montagnes et les forêts ne s'étaient point ébranlées. Cherchant à se fuir luimême, il portait ses pas loin du hameau, au fond des bois sombres et solitaires; là, il joignait ses hurlemens à ceux des bêtes féroces ; mes frères , qui le suivaient dans l'éloignement, l'entendaient s'écrier: Gain! Gain! tu renais en moi.... Dieu vengeur, suis-je aussi puni comme Gain ? as-tu im-