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Au milieu de oes sentimens , un ordre du roi l'appelle en sa présence. Il paraît devant lui, le front couvert d'un nuage de tristesse. Tu m'as promis, lui dit Pharaon, de ne point quitter l'Egypte tant que durerait la famine : mais pourquoi , après avoir partagé et adouci nos infortunes , ne goùterais-tu pas avec nous des temps plus heureux?... Ne t'alarme point, je ne demande plus de sacrifice à ton àme sen^ibl<» Tes frères sont arrivés; je sais quelle a été ta joie, et quelle est maintenant ta douleur. Jusqu'à ce jour je n'ai pu dignement couronner tes soins; ton âme est supérieure aux grandeurs et aux richesses : mais, dans le don que je t'offre pour récompense, je crois avoir trouvé le chemin de ton cœur. Homme sublime, qui, sacrifiant tes plus chers désirs au bonheur de ce peuple, souffres seul du fléau dont tu le garantis, c'est trop long-temps t'immoler à la vertu. Tu soupires après ta famille; et l'Egypte et son roi ne veulent pas te perdre. Dispose de mes chars , fais venir ici ton père et les tiens : je te donne, ou plutôt, puisqu'elle est ton ouvrage, je te rends la con trée fertile de Gessen , que tu m'avais ixv
aSa JOSEPH,
servée en étendant cet empire. Ainsi, dans les bras de ton père , tu seras encore notre aj)pui ; et tous seront fortunés, moi, ce peuple, toi et ceux qui t'appartiennent.
Joseph passe d'une sombre douleur à la joie la plus vive ; il embrasse les genoux du roi ; et les yeux humides de larmes : Quelle récompense? s'écrie-t-il; ô roi, vous me donnez plus qu'aucun monarque ne put jamais accorder à un mortel. Semblable au Ciel, vous dispensez le bonheur.
Puis il se hâte de se rendre auprès de ses frères. Ils préparaient lentement leur départ , lorsqu'ils le voient accourir plein d'allégresse.
Je ne vous retiens plus, leur dit -il, partez à l'instant, volez vers mon père.... l'excès de mes transports trouble ma respiration.... dites-lui qu'il vienne, que son fîls Joseph l'attend; que le roi lui donne la terre fertile de Gessen; qu'il vienne, lui, Sélima, Benjamin, tous ses enfans et tous ses petits-fils. Que ne peut-il amener avec lui tout le hameau, nos cabanes, l'autel sacré, et les tombeaux de nos aïeux ! Il parlait encore, que ses frères le serraient dans leurs bras , et poussaient des cris de joie.
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Aussitôt il choisit un char pour Jacoh etSélima, et il assemble un grand nombre de chariots pour transporter sa famille. Il comble ses frères de présens, et cinq chariots sont chargés des plus précieuses productions de l'Egypte , qu'il envoie à son père et à son amante. Il accompagne ses frères, il les embrasse. Tenant encore Benjamin dans ses bras : Méiiage, lui dit-il, la sensibilité de Jacob et de Sélima , prépare-les à ces heureuses nouvelles, afin qu'ayant résisté à une longue douleur, ils ne succombent pas à une joie trop subite. En achevant ces mots , il s'arrache à ce frère tendrement aimé.
L'œil encore mouillé de larmes, il se rend aux portes de Memphis ; et là, continuant de s'opposer à la famine , ses soins vigilans soulagent son impatience et ses regrets.
Cependant Jacob attendait ses fîls avec inquiétude. Comme ils avaient retardé leur retour de plus d'une journée, son cœur paternel était rempli d'alarmes ; il comptait les heures et les momens; assis avec Sélima sous ie berceau consacré aux pleurs, et saisis des mêmes craintes, ils s'entretenaient de Benjamin. Hélas! disait -il
souvent, l'œil attaché sur l'image de Joseph , de mes deux fils il ne me reste peut-être que cette image ; peut-être auraije à pleurer sous ce berceau tous mes enfans! Telles étaient ses paroles. C'est ainsi que de jeunes oiseaux appellent de leurs faibles cris leur père, qui, pour les nourrir, vole dans les contrées lointaines, lorsqu'enfîn entendant sa voix, et l'apercevant à travers les rameaux, au haut du ciel, un doux gazouillement succède à ces cris, et ils agitent leurs ailes naissantes. Un jour que dans le même lieu Jacob et Sélima exprimaient leurs alarmes, tout le hameau tremble au bruit de chars roulans , et de chameaux qui précipitent leur course. Jacob s'interrompt, prête l'oreille; au milieu du tumulte il distingue les voix de ses fils. Il se lève, veut aller à leur rencontre , lorsqu'il les voit entrer dans le berceau : aujourd'hui ils osent pénétrer tous dans cet asile.
Benjamin le premier s'élance dans les bras du vieillard, qui le serrant contre son sein : Je te revois, dit-il; non, je ne demande plus rien au Ciel, et je descendrai ^\ec moins de douleur dans le tombeau
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li eiiiLi asse ensuite ses autres eiifaas , et fait un accueil d'autant plus tendre à Siméon qu'il fut long-temps éloigne du hameau paternel. Sélima reçoit Benjamin avec transport.
Cependant étincclait dans les yeux du plus jeune iils de Jacob l'allégresse la plus vive : il s'efforçait de la modérer; mais, s'échappant de son sein , elle se peignait sur son front, dans ses regards, et dans tous ses traits. !Mou pèfel Sélima! dit-il... mon retour et celui de mes frères sont les moindres sujets de joie que nous vous apportions. Eh! quelle autre satisfaction pourrais-je goûter? répond Jacoh avec tristesse: ma douleur est toujours la même, et votre retour seul a pu la suspendre.
Mais , dit Benjamin , ne te reste-t-il donc aucune espérance de revoir Joseph? Quelle espérance me resterait? répond le vieillard : les bétes féroces rendent-elles leur proie?... Serait -il impossible qu'il leur eût échappé? réplique Benjamin. Et son oeil «'enflamme, et les sentimens qu'il veut renfermer dans son âme se manifestent au dehors , comme les rayons du soleil percent et disRJpent un léger nuage.
S'il n'avait pas péri, interrompt Jacob ^ le Ciel ne l'eùt-il pas ramené dans mes bras ?... Mais quelle est la joie qui t'agite ? jamais tu n'as parlé de Joseph sans répandre des larmes : aujourd'hui tous
mes enfans portent l'allégresse sur le front... Serais-tu plus fortuné que nous , et auraistu vu son ombre?....
Pendant tout cet entretien, Sélima, poussant des soupirs, fixait les yeux sur la statne de son amant. Alors Benjamin n'étant plus maître de ses transports : Père heureux! s'écrie- 1- il, Joseph respire. En même temps tous les fils de Jacob s'écrient: Joseph respire.
Comme la voix de l'ange, arrêtant le bras d'Abraham prêt à frapper son fils, porta la plus vive joie dans les entrailles de ce père troublé , et ranima toute la nature qui gémissait d'un tel sacrifice; ainsi ces mots répétés par tant de bouches retentissent dans le cœur du vieillard et dans tout le berceau.
Sélima, saisie de la plus forte surprise, interrompt ses soupirs, détourne soudain l'œil de l'image de Joseph; et vivementémue, mais flottant encore entre le doute et l'es-
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pérance, elle demeure immobile, muette, sans respiration, tendant les bras, et attachant ses regards sur Benjamin , comme pour dévorer des yeux toutes les paroles qui sortiront de sa bouche.
Joseph respire ! dit Jacob ; est-il bien vrai?... Ne trompez-vous point ma vieillesse? ne vous êtes-vous pas concertés dans le dessein d'adoucir mes derniers jours ? S'il en est ainsi, laissez plutôt couler mes larmes; j'aime ma douleur, et je la préfère à la persuasion d'un bonheur qui n'est pas... S'il vivait, qu'est-ce qui le retiendrait loin <le son père?
Il t'attend, répond Benjamin. Cet homme puissant et vertueux que toute l'Egypte révère, dont la renommée nous vantait la sagesse, qui s'intéressait à toi et à Sélima, qui nourrissait avec complaisance notre hameau , qui te renvoya ton or, qui ne put se résoudre à laisser partir tous tes fils, qui voulut roe voir.... Eh bien! dit Jacob, achève. Grand Dieu ! j'adore tes impénétrables décrets... Cet homme, reprend Benjamin , c'est Joseph.
A ces mots Sélima pousse un cri; mais son. cœur ne pouvant soutenir la vivacité
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de ses transports, elle pâlit, elle tombe,
ses yeux se ferment : telle une fleur qui n
su résister aux vents et à la tempête se
fane soudain aux rayons du soleil. Le nom
de Joseph rappelle la jeune bergère à la
vie.
Mais Jacob garde un long silence : plongé dans une profonde rêverie, et voulant que l'on dissipe encore de légers nuages qui s'élèvent dans son esprit : Grand Dieu, dit il, m'aurais-tu rendu mon fils ?.... Mes
enfans, je suis prêt à vous croire mais
un événement si surprenant.... un bonheur si inattendu. ... je crains d'être persuadé par des preuves trop légères : si tout ensuite n'était qu'une illusion, dans quel abîme je me verrais replongé! Je reconnais mon fils dans plusieurs traits du gouverneur de l'Egypte; mais il ea est d'autres où je ne vois point Joseph. Quoi! lui, porter ses pas dans un pays étranger, loin de son père et de Sélima! préférer l'éclat de la pourpre à la simplicité pastorale! nous laisser répandre des larmes, tandis qu'il jouit d'un sort fortuné ! souffrir que vous partiez sans se faire connaître ! ne m'adresscr aucun gage !
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Viens, dit alors Benjamin, vols le char, îes charitits, cl les présens qu'il f en voie. Il te presse de venir en Egypte; le roi te donne la terre fertile de Gessen : tes doutes seront dissipes. Dieu, qui a conduit Joseph auprès du troue de Pharaon, a voulu V retenir ses pas; vnon frère, long-temps malheureux , arrivé enfin à ce haut rang^, chargea de ses ordres et t'envova plusieurs esclaves qui peut-être périrent dans la route.... Tu apprendras le reste de sa propre houche....
Benjamin est interrompu par le vieillard, qui, accompagné de Sélima et de tous ses fils, s'avance, hâte ses pas déhiles , et sort de la cahane. Mais à peine a-t-il aperçu le char, les ckaiiots et les prcsens de Joseph , qu'une joie inexprimable se })eint dans ses traits : tout son corps tressaille ; il lève les yeux et les mains vers le ciel sans proférer une parole ; quelques larmes coulent le long de ses joues et de sa barbe blanchie.
Je n'ai plus rieu à désirer, c!it-il cn/în, puisque mon fils est vivant ; j'irai , et je le verrai av.iut de mourir. Il dit; et, treml)laut de joie, il embrasse Sélima, qui,
•jgo JOSEPH,
transportée elle-même, le serre contre son sein palpitant. L'allégresse retentit clans le hameau ; les femmes et les enfans sortent de leurs cabanes , et entourent celle de Jacob : le nom de Joseph est dans toutes les bouches ; les échos répètent ces heureux accens : on s'avance, on se presse, chacun veut être témoin de la joie du vieillard et de Sélima.
Mais Jacob prenant la parole : O mes enfans , dit-il , que je suis loin de troubler nos transports ! ce jour doit être un jonr de fête ; j'ai retrouvé mon lils , et vous un tendre frère : mais, dans l'excès de notre satisfaction, oublierons-nous qui nous l'a rendu ? la sensibilité mal dirigée dégénère en ingratitude. Tandis que nos cœurs sont encore pleins de la plus vive allégresse , allons la répandre sur l'autel du Dieu d'Abraham; et, non contens de lui offrir les prémices des biens de la terre , présentons-lui ceux de nos plus doux sentimens.
A ces mots ils lui ouvrent un passage; et le vieillard, suivi de tous les siens, s'éloigne de la cabane d'un pas majestueux: au lieu de la joie à laquelle il vient de