CHAPITRE VIIL
Coup d'œil en arrière.
Laissons maintenant notre héros continuer son voyage, pour nous occuper de quelques autres personnages de notre histoire. Une correspondance avait été maintenue entre O'Donahue et Mac Shane. O'Donahue avait réussi à obtenir de l'empereur non seulement son par-
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don , mais de l'emploi dans l'armée russe, et il s'était élevé rapidement au grade de général. Cinq ou six ans s'étaient écoulés depuis son mariage, et sa femme et lui désiraient vivement faire un voyage en Angleterre. Enfin , Mac Shane en reçut une lettre qui lui annonçait qu'il avait obtenu de l'empereur un congé, et que, suivant toutes les probabilités , il serait en Angleterre le printemps suivant.
Pendant tout ce temps , nul changement n'avait eu lieu dans la situation de Mac Shane. Sa femme continuait toujours son métier 'acratif, et qui le devenait davantage tous les ans. Son mari pensait même très sérieusement à l'engager à quitter sa profession, attendu qu'ils avaient déjà amassé une somme considérable quand il reçut l'avis de la prochaine arrivée de son ami O'Donahue en Angleterre. Le major, qui était loin d'être satisfait de la position qu'il occupait dans la société , pressa vivement alors sa femme de se retirer des affaires , et mistress Mac Shane , quoique contente de sa situation présente, ne s'opposa point aux désirs de son mari. Le prix qu'elle vendit son fonds de commerce et l'achalandage de sa maison, joint aux économies qu'elle avait
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faites, leur produisit net au moins trente mille livres, ce qu'ils regardèrent comme suffisant à leurs besoins, d'autant plus qu'ils n'avaient pas d'enfants.
Il ne faut pas qu'on suppose que Mac Shane avait cessé de faire des recherches pour savoir ce qu'était devenu notre héros; au contraire , il avait mis en oeuvre tout ce que son imagination avait pu lui suggérer pour trouver ses traces ; il n'avait pas été plus heureux en tâchant de découvrir son père , et maintenant il était convaincu qu'il ne reverrait Joé, si jamais il le revoyait, qu'après la mort de son père, car alors il n'y aurait plus aucun motif de secret. Le major et sa femme le regrettaient pourtant toujours, et cherchaient encore à se persuader qu'ils le reverraient un jour; mais dans combien de temps, c'éiait ce qu'ils né pouvaient même conjecturer. Le destin de Joé avait été long-temps le sujet perpétuel de leurs conversations; mais n'en ayant pas entendu parler depuis plus de cinq ans, ils commençaient à s'en occuper moins souvent. Dès que Mac Shane eut terminé ses affaires et pris congé du restaurant, il chercha une propriété territoriale, ayant dessein de placer ainsi les deux tiers de
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la fortune, et de laisser le surplus dans les fonds publics. Au bout de trois mois, il trouva une belle maison et une ferme qui lui convenaient; il en fit l'acquisition, meubla la maison , s'y établit , et le liasard voulut qu'elle ne fût qu'à environ six milles du domaine de Al. Austin. Comme officier retiré du service, il fut bien accueilli dans tous les environs, et si l'on riait quelquefois aux dépens de mistress Mac Shane, qui avait l'air de la femme décharge plutôt que de la maîtresse du logis, son caractère plein de douceur et sa conduite modeste lui gagnèrent bientôt des amis; et le major se trouva en très peu de temps heureux et satisfait. O'Donalîue et sa femme étaient attendus incessamment; Mac Shane avait alors un domicile qui lui permettait d'y recevoir son ancien ami, et celui-ci lui avait promis d'aller le voir aussitôt qu'il serait arrivé en Angleterre.
Nous avons peu de chose à ajouter à ce que nous avons dit des Austin. Austin était un homme malheureux et misérable. La coupe de son bonheur, — car il possédait tout ce que le monde regarde comme le bonheur, c'est-à-dire la fortune, le rang et la considération, — était empoisonnée par le souvenir du crime que son
caractère vindicatif et violent lui avait fait commettre, et qui était devenu une source de remords aussi constants qu'inutiles. Son fils, qui aurait dû hériter de sa richesse, était perdu pour lui , et il n'osait pas même dire qu'il en avait un. Chaque jour il devenait plus irritable et moins disposé à se trouver en compagnie. Une ombre le faisait trembler, et sa constitution robuste succombait rapidement au poids qui lui pesait sur la conscience. Il ne pouvait dormir sans faire usage de narcotiques, et il ne s'endormait jamais sans craindre de révéler pendant son sommeil le secret caché dans le passé. Chaque année ajoutait à son humeur irascible, et à la dureté avec laquelle il traitait ses domestiques et sa malheureuse femme. La chasse à cheval était son principal amusement, et il s'y livrait de manière à faire croire qu'il avait dessein de se rompre le cou. Peut-être était-ce son projet. Mistress Austin méritait toute la compassion possible. Elle savait combien son mari souffrait, combien le ver du remords le rongeait, et elle se résignait à sa dureté, ayant pitié de lui, au lieu de le condamner. Mais la perte de son enfant remplissait encore sa vie d'amertume , et lorsqu'elle était
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seule, elle versait bien des larmes qu'elle retenait en présence de son mari, qui les aurait prises comme un reproche indirect. Toute son âme était avec son fils, et ce sentiment la rendait indifférente, non seulement à tous les avantages de la fortune, mais même au ton dur et cruel de son mari. Marie, qui était entrée à son service comme sous-chambrière , devint bientôt sa favorite, et elle ne tarda pas à la prendre pour femme de chambre. Mistress Austin la gardait comme un trésor, et chaque jour elle s'attachait à elle davantage et lui accordait plus de confiance. Telle était la situation des affaires, quand un matin Atistin allant à un rendez-vous de chasse avec un de ses voisins, celui-ci lui dit dans le cours de la conversation :
— - A propos , Austin , savez-vous que nous avons un nouveau voisin ?
— Ah ! à Frampton , je suppose. J'ai entendu dire que ce domaine a été vendu.
— Oui, et j'ai vu le nouveau propriétaire. C'est un homme de votre profession , un major irlandais, ayant du savoir-vivre, tout- à-fait un gentleman. Sa femme ne paraît pas avoir reçu une éducation très distinguée, mais c'est