‹ Joseph RushbrookChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Notre héros rencontre une ancienne connaissance, et n'en est pas très content.

Nous avons laissé notre héros roulant sa roue de rémouleur sur la route conduisant à la demeure de son père. Il faut avouer qu'il le faisait à contre-cœur. Il ne l'avait jamais beaucoup aimée; mais depuis qu'il avait pris possession du mobilier que lui avait donné Spikeman , et qu'il avait reçu de Marie la nouvelle qu'il possédait en outre trois cent cinquante livres sterling , il l'avait positivement prise en aversion. Elle retardait ses mouvements , et la rouler était une besogne pénible quand il n'avait pas à gagner sa vie par ce travail. Plus d'une fois il eut envie de la rouler dans un abreuvoir; mais il réfléchit qu'elle était une

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sorte de sauve-garde contre les questions et contre les attaques sur la route, car elle annonçait la pauvreté et une occupation honnête. Ainsi Joé continua à rouler sa roue , mais sans le moindre sentiment d'affection nouvelle.

Combien de châteaux en l'air bâtit notre héros chemin faisant 1 La somme qui lui avait été laissée par mistress Chopper lui paraissait énorme: il fit plan sur plan, et comme bien des gens , il était aussi indéterminé à la fin du jour qu'au commencement. Cependant , il était très heureux , comme on l'est toujours , par anticipation, et malheureusement plus qu'on ne l'est quand on tient en main ce qu'on a désiré. Le temps s'écoula, et enfin Joé arriva dans la petite auberge où il avait passé quelques jours avec Marie , avant qu'elle eût obtenu une place chez mistress Austin. Il lui écrivit sur-lechamp pour l'informer de son arrivée. Il aurait porté la lettre lui-même, mais il se souvint de la manière dont il avait été traité dans cette maison , et il en chargea le garçon boucher qui allait y prendre des ordres. Le même messager lui apporta la réponse , qui était que Marie viendrait le voir dans la soirée. Lorsqu'elle fut arrivée , Joé fut étonné du changement avan-

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tageiix qui s'était opéré en elle. Elle semblait beaucoup plus jeune que lorsqu'ils s'étaient séparés , et notre héros put à peine se persuader que c'était la même personne qui l'avait accompagné quand il était parti de Gravesend. Ses manières insouciantes avaient disparu; elle avait un air de retenue et de dignité qui le surprit , et il sentit se mêler à son affection nouvelle une sorte de respect dont il ne pouvait se défendre. Mais si elle paraissait plus jeune , — comme on peut bien se l'imaginer, d'après son changement de vie , — elle avait aussi l'air plus rassis , si ce n'est quand elle souriait , ou quand par hasard , — ce qui était plus rare , — un accès de franche gaieté lui rappelait le bon cœur et la tête légère de la Nancy d'autrefois. Il est inutile de dire qu'ils se firent mutuellement un accueil cordial — l'accueil d'une sœur aînée et d'un jeune frère qui s'aimaient tendrement.

— Vous êtes bien grandi , Joé , — dit Marie; — que je suis charmée de vous voir!

— Et vous, Marie, vos traits ont rajeuni, mais vos manières ont vieilli. — Etes-vous aussi heureuse dans votre place que vous me l'avez écrit?

— Plus heureuse que je ne le mérite, mon cher Joé. Mais dites-moi , qu'avez-vous dessein de faire ? Vous avez le moyen de vous établir à présent.

— Oui, j'y ai songé. Mais je ne sais quel parti prendre.

— Il faut y réfléchir et ne rien faire trop à la hâte. Souvenez-vous , Joé , que si vous trouvez quelque chose que vous jugiez pouvoir vous convenir , mon argent est à votre disposition comme le vôtre.

— Et pourquoi le prendrais-je, Marie ?

— Parce que je n'en ai pas besoin et qu'il reste à rien faire. D'ailleurs, si vous réussissez, vous pouvez m'en payer l'intérêt , et ainsi j'y gagnerai comme vous. Vous ne devez pas refuser votre sœur , Joé.

— Chère Marie , combien je voudrais que nous pussions demeurer dans la même maison !

— Cela ne se peut , Joé. Vous êtes au-dessus de la situation que j'occupe chez mes maîtres , même en supposant que vous pussiez jamais y entrer.

— C'est ce que je ne ferai jamais de mon plein gré ; non pas que j'aie de la rancune , mais j'aime à être indépendant.

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— Comme de raison.

— Et quant à cette roue de rémouleur, je l'ai prise en aversion. Elle a fait la fortune de Spikeman , mais elle ne fera jamais la mienne.

— Vous ne pensez donc pas, comme votre ancien compagnon , que la profession de chaudronnier ambulant soit la plus voisine de celle de gentleman?

— Non certainement, et je me débarrasserai de cette roue le plus tôt possible; je l'ai roulée jusqu'ici, mais je ne la roulerai pas beaucoup plus loin. Je voudrais seulement savoir où aller.

— J'ai dans ma poche quelque chose qui me rappelle une nouvelle que j'ai apprise l'autre jour, depuis mon retour ici. Mais que je vous donne d'abord ce que j'ai en poche pour vous. Et elle lui remit le porte-crayon qu'Emma Phillips l'avait chargée de donner de sa part à Joé. — Vous savez déjà qui vous l'envoie , — ajouta-t-elle.

— C>ui, et j'en ferai grand cas; car c'était une excellente petite fille, et quand j'étais dans l'affliction, elle m'a consolé.

— Eh bien, Joé, miss Phillips m'a priée de lui écrire quand je serais de retour ici, disant

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qu'elle désirait être sûre que j'y étais arrivée sans accident. Je n'ai pas manqué de le faire, et depuis ce temps j'ai reçu d'elle une lettre où elle me dit que sa grand'mère est morte , et que sa mère va quitter Gravesend , pour aller demeurer à Portsmouth avec son frère , qui est un homme veuf.

— J'irai à Portsmouth, dit notre héros.

— C'est à quoi je pensais, car mistress Phillips prenant intérêt à vous, et son frère étant fournisseur et agent pour la marine, vous ne pourriez mieux faire. S'il se présente quelque chose d'avantageux pour vous, vous aurez de bons avis, et il n'est pas probable que votre argent serait aventuré. Je pense donc que vous ferez bien d'aller à Portsmouth , et d'v tenter fortune.

— Je suis charmé que vous m'ayez parlé ainsi, Marie; car, jusqu'à présent, un endroit m'était aussi indifférent qu'un autre; mais maintenant ce n'est plus la même chose, et j'irai bien certainement à Portsmouth.

Joé resta deux ou trois jours dans ce village; Marie allait l'y voir tous les soirs , et une fois elle obtint la permission d'aller à la banque dans la ville voisine pour faire mettre au compte

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de Joé la somme qui lui était due, et des arrangements fnrent pris pour qu'il put retirer son capital quand bon lui semblerait. Notre héros prit ensuite congé de Marie , lui promettant de lui écrire plus fréquemment que par le passé. Et se mettant encore une fois à rouler sa roue, il commença son voyage pour Portsmouth.

Il était à peine à deux milles du village, quand il se demanda ce qu'il ferait de sa roue; il ne se souciait pas de la laisser sur la route, et il ne savait à qui la donner. Il la roula encore environ six milles , et alors se trouvant fatigué, il résolut de suivre le plan que Spikeman avait adopté autrefois, et de se reposer sur l'herbe le long de la route. Le soleil étant très cliaud, Joé passa de l'autre côté de la haie pour y avoir de l'ombre, et prenant son paquet, qu'il avait accroché à sa roue, il fit d'abord son dîner avec les provisions dont il s'était muni, et faisant ensuite de son paquet un oreiller, il s'endormit. Il fut éveillé par des voix qu'il entendit de l'autre côté de la route, et se soulevant sur un coude, il vit deux hommes, n'ayant qu'une chemise et des pantalons, assis à côté de sa roue.

— Ce serait un excellent plan, — dit l'un

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d'eux; — il nous mettrait à l'abri de tout soupçon.

— Oui, si nous pouvions l'emporter sans être découverts. Où peut être l'homme à qui elle appartient?

— Il s'est absenté pour une affaire ou une autre, et il aura laissé là sa roue jusqu'à ce qu'il revienne. — Mais, en supposant que nous la prenions , comment nous arrangerons-nous?

— Ce serait trop risquer de suivre cette route en l'emportant. Il faut la rouler à travers champs jusqu'à ce que nous en trouvions une autre, et alors, en marchant toute la nuit, nous serons à l'abri de tout danger.

— Sans doute; car quand même on aurait envoyé de Portsmouth notre signalement comme déserteurs, on nous prendrait pour des chaudronniers ambulants et l'on ne ferait pas attention à nous.

— Eh bien , mettons-nous en besogne. Si nous pouvions seulement rouler cette roue hors delà route, et la cacher quelque part jusqu'à la nuit, le reste serait bien facile. — Mais d'abord assurons-nous si le drôle à qui cette roue appartient n'est pas ici quelque part.

L'homme qui venait de parler ainsi se leva,

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fit face à la haie, et noire héros reconnut en lui son ancienne connaissance, Furness, le maître d'école, le soldat de marine. 3oé ne savait encore quel parti prendre, quand il vit Furness s'avancer vers la barrière qui donnait entrée dans le champ et qui était voisine de l'endroit où il était couché. Il lui était impossible de s'échapper, et croisant ses bras sur son visage il feignit de dormir profondément. Bientôt il entendit un — chut ! qui semblait être un signal donné par Furness à son compagnon; et un moment après, il entendit marcher à côté de lui. Joé n'en ronfla que phis fort. Une consultation à voix basse eut lieu, et enfin il entendit Furness dire à son camarade:

— Restez près de lui pendant que j'emporterai la roue.

— Mais s'il s'éveille , que ferai-je?

— Ecrasez-lui la tète avec cette grosse pierre. S'il n'est pas éveillé quand je serai entré dans le second champ , vous me suivrez.

On peut aisément se figurer qu'après un tel avis, Joé n'avait aucune envie de s'éveiller. Il entendit la barrière s'ouvrir , et , à son grand plaisir , la roue y passer et s'éloigner, car c'était Furness qui la roulait; mais il continua à

ronfler , jusqu'à ce qu'il eût entendu l'autre déserteur partir à son tour. Cependant il crut prudent de rester immobile encore quelques instants , pour leur donner le temps de s'éloigner de lui. Enfin il tourna la tête , regarda du côté par où il les avait entendus partir, et ne les apercevant plus , il se leva , monta sur la barrière , et les vit à trois champs de distance, marchant avec rapidité. Il remercia le ciel d'avoir permis qu'il échappât au danger qu'il avait couru ; et sans regretter sa roue, il se remit en route , son paquet sur l'épaule. Avant la nuit, il rencontra une diligence , sur l'impériale de laquelle il monta , et qui le conduisit dans une ville où il prit la voiture de Portsmouth , et il arriva le lendemain soir dans cette ville sans autre aventure.

Plus il réfléchissait sur ce qui venait de lui arriver , plus il sentait qu'il avait lieu de se féliciter. Il était évident que Furness avait déserté des casernes de Portsmouth, et s'il fût resté dans cette ville , il était presque certain qu'il aurait un jour ou l'autre reconnu notre héros. Maintenant, au contraire , Joé y était en toute sûreté, car c'était le dernier endroit où Furness oserait se montrer. Il sentait aussi que

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sa roue, en fournissant à Furness des moyens ostensibles d'existence et en l'empêchant d'être reconnu comme déserteur, lui avait rendu service à lui-même en facilitant l'éloiojnement de cet homme de cette partie de l'Angleterre , et qu'il n'aurait pu en disposer plus avantageusement. Un autre bonheur était d'avoir conservé son paquet , qui contenait le reste de l'argent qu'il avait reçu de Spikeman ; car s'il l'eût laissé avec sa roue , il en aurait nécessairement partagé le destin. — D'ailleurs , — pensa-t-il aussi, — s'il m'arrivait encore de rencontrer Furness , et qu'il tentât de s'approcher de moi , je pourrais le menacer de le dénoncer comme déserteur, et il n'oserait s'y exposer. — Ce fut donc avec un cœur plein de reconnaissance pour le ciel que Joé plaça sa tête sur son oreiller dans l'humble auberge où il s'était logé à Portsmoulh.

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