CHAPITRE X
Notre héros reprend sa première occupation , mais sur une plus grande échelle.
Marie avait donné à Joé le nom et l'adresse du frère demistress Phillips, et en demandant son chemin pour aller chez lui , il s'aperçut bientôt que tout le monde le connaissait. Il avait mis ses meilleurs habits , et vers dix heures du matin , il se présenta à sa porte sous le nom de Joseph O'Donahue, qu'il avait pris en arrivant à Gravesend, comme le lecteur doit se le rappeler, et sous lequel il était connu de mistress Phillips et de sa fille. Ces dames le reçurent à l'instant même, et il se trouva de nouveau dans la compagnie desa jeune amie Emma qui avait cessé d'être une petite fille. Après les premiers compliments et les premières questions, il leur dit qu'il était venu àPortsmouth pour y chercher de l'occupation , et la mère lui promit sur-le-champ de l'aider à en trouver.
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Elle lui demanda ensuite le détail de ses aventures depuis qu'il avait quitté Gravesend, et il leur en raconta tout ce qu'il pouvait dire sans indiscrétion. Gardant ensuite le silence sur la rencontre qu'il avait faite de Furness , il se borna à dire que, tandis qu'il dormait le long de la route , on lui avait volé sa roue de rémouleur. Mistress Phillips savait fort bien, ainsi que safille,que quelque cause mystérieuse l'avait fait venir à Gravesend et l'avait obligé à en partir si précipitamment ; mais Marie leur ayant assurées , comme il lavait fait lui-même, qu'il n'avait rien à se reprocher, elles ne le pressèrent pas d'en dire plus qu'il ne le désirait ; et dès qu'il eut fini son récit, mistress Phillips lui proposa de le présenter à son frère, M. Small , dans la maison duquel elle demeurait avec sa fille , et qui était alors dans son bureau.
— Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu'à demain , maman ? - - dit Emma. — Pendant ce temps, vous trouverez un moment pour parler de Joé à mon oncle.
— Je crois que ce sera le mieux, ma chère, — répondit mistress Phillips; — mais voici la seconde fois que Marianne frappe à la porte, et il faut que j'aille lui parler. Ne vous en allez pas
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encore , O'Donahue , je ne tarderai pas à revenir.
Mistress Phillips quitta la chambre, et Joé se trouva seul avec Emma.
— Vous avez beaucoup grandi , Joé , — dit Emma , — et l'on dit que j'en ai fait autant.
— Oui vraiment. Vous n'êtes pas cette petite fillequi me consola quand j étais si malheureux.
— Vous rappelez-vous ce jour?
— Si je me le rappelle? comme si c'était hier.
— Mais vous ne m'avez jamais dit pourquoi vous meniez une vie si errante. Vous ne voulez pas me le confier?
— Je vous confierai tout, excepté ce qu'i' est de mon devoir de ne confier à personne. Comme je vous l'ai dit il y a quatre ans, c'est un secret qui ne m'appartient pas. Aussitôt que cela me sera possible , je vous dirai tout. Mais j'espère ne plus mener une vie errante. Je suis venu ici dansle dessein de m'y établir si je le puis.
— Et pourquoi avez-vous songé à venir à Portsmoulh?
— Parce que Marie m'avait dit que vous } demeuriez. — Je ne vous ai pas encore remerciée de votre présent, mais je sens combien vous avez été bonne de penser à un pauvre garçon
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comme moi, quand j'étais si loin de vous. Le voici, — continua Joé en tirant de sa poche le porte-crayon qu'il baisa; — je l'aime de toute mon àme, et depuis que vous me l'avez envoyé, je le regarde à chaque instant en pensant à vous.
— Maintenant que vous êtes devenu si riche, vous devriez me donner aussi quelque souvenir. Je le garderais avec sfrand soin . à cause de notre ancienne connaissance.
— Que puis-je vous offrir? vous êtes une jeune dame. Je vous donnerais volontiers tout ce que je possède au monde, si je l'osais. Mais
— La première fois que je vous ai vu, vous étiez vêtu en jeune gentleman.
— Oui, — répondit Joé en soupirant. Et cette observation lui rappelant les bontés de Mac Shane, une larme mouilla ses veux, et il y passa la main pour Tessuver.
— Je n'avais pas dessein de vous faire de la peine, — dit Emma en lui prenant ia main.
— J'en suis bien sur, — répondit Joé en souriant. — Oui, j'étais alors vêtu comme vous le dites; mais souvenez-vous que depuis ce temps j'ai été rémouleur.
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— Eh bien, votre ami ne disait-il pas que c'était ce qui ressemble le plus à un gentleman? A présent, j'espère que vous redeviendrez toutà-fait gentleman.
— Non pas gentleman , car il faut que je fasse un métier ou un autre.
— Je ne voulais pas dire un gentleman oisif, mais un gentleman exerçant quelque profession respectable. — Mon oncle est un homme fort singulier, mais ayant un cœur excellent. Il ne faut pas faire attention à ses manières à votre égard. Il nous aime beaucoup, maman et moi, et je ne doute pas qu'il ne prenne intérêt à vous, et qu'il ne veille à ce que votre argent soit bien placé. — Mais peut-être aimeriez- vous à être encore occupé sur une barque de vivandière et pour votre propre compte? — ajouta Emma en riant.
— Non, je vous remercie; j'en ai eu assez! — Pauvre mistress Chopper ! Quel bon cœur elle avait ! Je lui dois bien de la reconnaissance pour avoir pensé à moi comme elle l'a fait.
— Je crois que c'était une bien bonne femme, et maman pense de même. — Souvenez-vous , Joé, de ne jamais contredire mon oncle quand vous lui parlerez.
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— Bien certainement. Ponrqnoi contredirais-je un homme que son âge et tant d'autres raisons placent tellement au-dessus de moi?
— Il aime beaucoup à discuter, et vous ferez bien de lui céder sur-le-champ, car tout le monde est obligé d'en finir par là. — J'espère que vous trouverez une bonne place et que nous vous verrons souvent.
— C'est tout ce je désire; car, excepté vous, je n'ai pas un ami à voir ici. — Que je voudrais pouvoir tout vous dire !
Il y eut quelques instants de silence pendant lesquels mistress Phillips rentra. Elle avait vu M. Small , et elle était convenue avec lui que notre héros se présenterait devant lui le lendemain à neuf heures. Joé se retira fort satisfait de cette nouvelle. Il passa le reste de la journée à se promener dans Portsmouth. Cette ville avait alors un aspect très animé, car il s'y préparait une expédition. Les rues étaient remplies d'officiers de marine et de l'armée de terre en uniforme, de matelots et de soldats plus ou moins ivres , portant des rubans des couleurs les plus éclatantes, et l'on entendait toutes les sortes de bruits possibles, depuis le cri du canard allongeant le cou hors du panier dans le-
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quel on le portait à bord d'un bâtiment, jusqu'aux sons d'une musique martiale, du roulement des tambours , et des salves d'artillerie qu'on tirait de temps en temps pour annoncer au monde que quelque grand homme avait mis le pied à bord d'un bâtiment, ou avait daigné le replacer sur la terra fîrma. Tout était tumulte et agitation. On se poussait, on se coudoyait avec force jurements et malédictions; et Joé, par la manière dont il était sans cesse poussé à droite et à gauche, se trouvait sur le chemin de tout le monde.
Le lendemain, à l'heure convenue, notre héros était à la porte de M. Small. Il dit son nom, et on le fit entrer dans le bureau, où il trouva M. Small avec son factotum M. Sleek. Il peut être à propos de faire connaître au lecteur le physique et le caractère de ces deux individus.
Le nom de M. Small ne lui convenait certainement guère (i), car sa taille était de six pieds au moins (2), et il était fort en propor-
(4) Smnii signifie petit. — Note du traducteur.
(2) Mesure anglaise , environ 5 pieds 6 pouces. — Id.
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tion. Il avait le nez retroussé, et on le trouvait laid à la première vue ; mais il avait un air de bonne humeur et un œil brillant qui prévenaient sur-le-champ en sa faveur, et au bout de quelques minutes on avait oublié qu'il n'était pas beau. M. Small aimait k discuter et à plaisanter, et il avait une manière d'appuyer ses arguments qui faisait, comme Emma l'avait dit à Joé , que peu de gens s'exposaient une seconde fois à le contredire. C'était tout simplement d'enfoncer les jointures serrées de sa grande main entre les côtes de son adversaire , et il les employait comme une vrille à mesure qu'il s'échauffait dans ses arguments. C'était le dernier homme du monde qui aurait voulu faire mal, même à un insecte, et pourtant la force de l'habitude le portait à agir ainsi, de manière à pouvoir faire croire qu'il le faisait avec malice, car sa physionomie brillait de bonne humeur à l'instant où il vous coupait la respiration. Ce qui empirait encore l'affaire, c'est qu'il avait l'art de saisir de l'autre main le bouton de votre habit,de sorte que vous ne pouviez lui échapper; et quand il avait épuisé tous ses arguments, il les faisait suivre d'un coup de ses jointures sous la cinquième côte, en disant ;
— Sentez-vous la force de mon argument? — Chacun la sentait, et personne n'osait le contredire, à moins d'en être séparé par une table. Il en était de même de ses plaisanteries : quand il en avait fait une, il y ajoutait un bon coup de ses jointures, en disant : — Vous comprenez? M. SIeek avait aussi une singularité. C'était un homme avec lequel il n'était pas agréable d'avoir une discussion , car pendant bien des années qu'il avait passées avec M. Small, il avait aussi appris à discuter. C'était un homme maigre, très marqué de petite vérole et ayant une bouche énorme, et lorsqu'il parlait , il en jaillissait une bruine si constante, qu'un quart d'heure de conversation avec lui était l'équivalent d'une douche. Dans un combat où les bordées partaient d'une certaine distance , M. Sleek pouvait réduire au silence les batteries de son supérieur ; mais si M. Small en venait à l'abordage, M. Sleek baissait pavillon sur-le-champ. Les capitaines de marine avaient coutume de dire que la manière de Small de défendre ses vérités était contraire à toutes les règles de la guerre moderne, et ils ne soutenaient son feu que lorsqu'ils avaient besoin d'une avance d'argent; alors en se résignant
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à recevoir une certaine quantité de coups de jointures , suivant que leurs demandes étaient plus ou moins déraisonnables, ils obtenaient ordinairement ce qu'ils désiraient. Quant à M. Sleek, quoique ce fût le meilleur homme du monde, ils l'avaient en horreur; ils disaient que c'était un arrosoir, et qu'ils n'étaient pas des plantes qui eussent besoin de son aide pour ajouter à leur vigueur. M. Sleek, même dans la compagnie la plus nombreuse, se trouvait invariablement seul, et jamais il n'avait pu s'en figurer la cause. C'était pourtant un personnage important , et quand il s'agissait de faire transporter à la hâte des approvisionnements à bord, les officiers au service de Sa Majesté ne s'inquiètent pas du rejaillissement de l'eau des vagues.
M. Small était , comme nous l'avons déjà dit , fournisseur et agent de la marine , c'est-à-dire pourvoyeur général des officiers et capitaines au service de Sa Majesté ; il devenait leur agent pour les prises qu'ils pouvaient faire , escomptait leurs billets , leur avançait de l'argent, leur fournissait du vin et tous les approvisionnements dont ils avaient besoin ; et le bruit général était qu'il faisait fortune à ce métier.
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Comme c'est assez l'usage , il tenait table ouverte pour les capitaines qui étaient ses clients, et invitait quelquefois aussi les autres officiers. Sa sœur et sa nièce lui étaient à cet égard d'une grande utilité , et ne manquaient pas d'ouvrage pour tenir sa maison. — Ayant ainsi fait connaître au lecteur nos deux nouveaux personnages , nous reprendrons le fil de notre histoii'e.
— Eh bien ! jeune homme , ma sœur m'a conté toute votre histoire. Ainsi donc vous avez dessein de renoncer au vagabondage ?
— Oui, monsieur.
— Quel âge avez-vous? savez-vous tenir des livres ?
— J'ai dix-sept ans , et j'ai déjà tenu des livres, — répondit innocemment Joé , qui ne croyait pas qu'il y eut ime autre manière de tenir des livresque celle adoptée par mistress Chopper.
— Avez-vous quelque argent ? combien ?
— J'ai trois cent cinquante livres , et ma sœur en a autant.
— Sept cents livres ? Hé! jeune homme , j'ai commencé les affaires avec cent livres de moins, et me voici. L'argent engendre l'argent. Sen-
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tez-vous cela ? — Et ici Joé reçut dans les côtes un coup de jointure qui luiôta presque la respiration ; mais il le supporta bravement, supposant que c'était une marque de bonne volonté.
— Que ferons-nous de ce garçon , Sleek, et que pouvons-nous faire de son argent?
— Qu'il passe une semaine dans ce bureau, — répondit Sleek , — et nous verrons ce qu'il est en état de faire. Quant à son argent , il sera aussi en sûreté ici que dans une banque de province , et nous pouvons lui en donner cinq pour cent, jusqu'à ce qu'on trouve à remployer. — Tout cela fut dit avec un accompagnement de pluie fine qui obligea notre héros à prendre son mouchoir.
-r- Oui , cela suffira pour le moment , — reprit M. Small ; — mais faites attention, Sleek, que le jeune homme est fortement appuyé. Il faut que nous fassions quelque chose pour lui, ou nous nous en trouverons mal. — Vous comprenez? — dit-il à Joé , avec une nouvelle application des jointures ; — les dames ! on ne peut leur résister.
Joé pensa qu'on ne pouvait résister à de pareils coups dans les côtes , mais il ne dit rien.
— Je vous le laisse eutre les mains , Sleek ;
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il faut que je passe chez le capitaine James. Pourvoyez à la nourriture et au logement de ce jeune homme. — Voici une commande des officiers de r Hécate. — A ces mots , M. Small partit,
M. Sleek demanda à Joé où il logeait. Il lui recommanda un autre logement tout près de la maison , lui donna des instructions sur les arrangements qu'il devait y prendre, et lui dit de se hâter le plus qu'il le pourrait , et de revenir au bureau.
Au bout de deux heures notre héros était de retour.
— Regardez cette liste ; y entendez-vous quelque chose ? — lui dit M. Sleek. — Ce sont des approvisionnements pour V Hécate , qui met à la voile dans deux jours. Si j'envoie un porteur avec vous chez nos marchands , étesvous en état de vous faire livrer tous les objets marqués d'une croix ? Les autres , et le vin , nous les avons ici.
Joé jeta les yeux sur le papier, et se trouva fort à son aise. Ce n'était qu'une affaire de vivandière sur un plus grand cadre. — Oui , monsieur , — répondit-il , — et je connais les prix de tous ces objets. J'ai été accoutumé à
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Gravesend à faire des fournitures aux bâtiments.
— En ce cas , — dit M. Sleek , — vous êtes précisément ce qu'il me faut ; car à présent je n'ai plus le temps de m'occuper des affaires du dehors.
On fit venir le porteur , et notre héros exécuta sa tâche , non seulement avec exactitude , mais avec une rapidité dont M. Sleek fut enchanté. Dès que tous les objets furent réunis , Joé demanda s'il les porterait à bord. — J'entends celte besogne, monsieur Sleek, — dit-ii , — et je vous promets que pas un œuf ne sera cassé; je vous en réponds. — Cette seconde mission fut exécutée avec la même ponctualité que la première, et Joé revint avec un reçu déclarant que tous ces objets avaient été remis en bon état et sans qu'il y manquât rien. M. Sleek fut très content de notre héros, et il le dit à M. Small quand il le revit dans la soirée. Ce fut en présence de mistress Phillips et d'Emma qu'il s'exprima ainsi , et elles échangèrent un regard de satisfaction en apprenant l'heureux début de leur protégé.
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