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quelque chose à faire , il est clair qu'il faut qu'il se passe souvent de dîner. Je voudrais qu'il logeât ici , et qu'il dînât avec nous quand le travail de la journée est terminé. Cela serait avantageux , et ce serait une épargne de temps.
— Le temps est de l'argent , Sleek. Épargner du temps, c'est épargner de l'argent. D'ailleurs il gagne bien sa nourriture. 3'approuve votre proposition. Elle sera exécutée.
Ce fut ainsi qu'environ deux mois après son arrivée , Joé se trouva installé chez M. Small , où il avait une jolie petite chambre à coucher, et place à sa table , où il dînait avec les capitaines et officiers de marine, et ce qui était beaucoup plus précieux poiir lui, dans la compagnie de mistress Phillips et d'Emma.
Plus d'un an se passa ainsi , et pendant ce temps notre héros devint un personnage de quelque importance. Il était le favori des capitaines de marine qui le connaissaient, parce que sa promptitude et sa ponctualité répondaient à l'idée qu'ils se faisaient de la manière de traiter les affaires , et ils disaient constamment à M. Sleek ou à M. Suiall : — Laissez-moi arranger cettejaffaire avec O'Donahue, et tout ira bien. — M. Small lui avait déjà accordé un
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salaire de cent cinquante livres par au , indépendamment du logement et de la nourriture. Il était donc heureux et rien ne lui manquait. Il était connu de tous les officiers, parce qu'il était constamment à bord tic leurs bâtiments, et il en était universellement aimé. H découvrit bientôt qu'Emma avait du goût pour les curiosités d'hi.^toire naturelle , et comme il allait à bord de presque tous les bâtiments qui entraient dans le port, il lui apportait fréquemment des coquillages et des oiseaux. C'était un genre de présents qu'il pouvait lui faire et qu'elle pouvait accepter , et il ne se passait pas une semaine sans qu'il ajoutât quelque chose à son musée. Les charmes d'Euuna avaien t alors pris tout leur développement , et elle était l'objet des attentions des officiers qui fréquentaient la maison de son oncle, non seulement à cause de sa beauté , mais parce qu'on supposait que M. Small, qui n'avait pas d'enfants, donnerait une bonne dot à sa nièce. Les soins qu'ils lui rendaient firent connaîtrelajalousieà notre héros , et lui faisaient quelquefois beaucoup de peine. Peut-être ses espérances croissaient-elles en proportion de sa fortune. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'il avait parfois l'air très grave.
Emma était devenue trop clairvoyante pour ne pas en deviner la cause ; et elle chercha par de petites attentions à la faire disparaître. Ce n'est pas qu'elle comprît heaucoup mieux que Joé ce que c'était que la jalousie , mais elle ne pouvait souffrir de lui voir un air chagrin.
Telle était la situation des choses , quand M. Small dit un jour à Joé , qui était occupé à copier une commande sur un registre : — O'Donahue , je viens d'employer une partie de votre argent.
— Vraiment , monsieur ? je vous en suis très obligé.
— On faisait une vente considérable de vin de Bordeaux. Il était bon , se vendait à bon marché, et je vous en ai acheté pour six cents livres. Vous pouvez le faire mettre en bouteilles, le placer dans nos caves , et le vendre quand vous en trouverez l'occasion. Si ce marché ne vous plaît pas, je le garderai pour mon compte.
— Je vous remercie beaucoup, monsieur, — répondit Joé, qui appréciait la bonté de son patron. Et dans le fait, dans l'espace de deux mois , il gagna cent pour cent sur cette spéculation. Et comme les vins de France étaient alors très recherchés , et que M. Small lui
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abandonna entièrement cette branche pour son compte, il ne tarda pas à acquérir une sorte de fortune indépendante.
Un matin que Joé était seul dans le bureau, ce qui était assez rare, un midshipman y entra. Il y était déjà venu plusieurs fois, et Joé le reconnut sur-le-champ. — Bonjour , monsieur O'Donahue, — dit le midshipman , — M. Small est-il ici ?
— Non ; il est sorti. — Puis-je faire quelque chose pour vous ?
— Oui, vous pouvez faire quelque chose pour moi , si vous pouvez me dire comment il faut m'y prendre pour obtenir de M. Small une petite avance sur ma paie.
— Il n'est pas dans l'usage de faire des avances aux midshipmen , — répondit Joé en souriant.
— C'est ce que je pense , et il faut toute l'impudence d'un midshipman pour lui faire cette demande. Le fait est, monsieur O'Donahue, que ma paie est de quarante livres par an, et sur cette somme je viens toujours à bout d'épargner quelque chose pour aider ma pauvre mère. Mais elle vient de faire une maladie, il lui faudrait dix livres sur-le-champ, et je n'ai
pas un farthmg. A moins que je ne meure, je rendrai cette somme à M. Small, c'est bien certain ; mais je n'ai guère d'espoir de l'obtenir, et il faut toute mon affection pour une mère pour me résoudre à m'exposer à la mortification d'un refus. Il est très vrai que c'estun trisre métier que celui d'emprunter.
— Je pense de même , et je ne puis vous aider qu'en vous apprenant quelle est votre seule chance pour réussir. Exposez votre demande à M. Small comme vous venez de le faire , et tenez vous tout près de lui pendant qu'il vous répondra. S'il vous enfonce les jointures de ses doigts dans les côtes pour appuyer ses arguments , ne bronchez pas , car ce sera un bon signe , et attendez le résultat sans l'interrompre.
— J'en ferais bien davantage pour ma mère, — dit le pauvre midshipman. Et à l'instant même M. Small arriva.
Le jeune homme lui conta son histoire en peu de mots: et dès qu'il eut cessé de parler, M. Small lui répondit ce qui suit :
— Vous voyez , jeune homme , que vous me demandez de faire ce qu'aucun agent de la marine n'a jamais fait : — d'avancer de l'argent
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sur une simple promesse de le rendre, et encore promesse faite par un midshipman. D'abord je n'aurai qu'une promesse sans aucune i^^arantie, c'est le premier point. — Sentez-vous cela? — Et ici le mipshipraan sentit bien certainement les jointures de M. Small entre deux côtes. — Ensuite l'exécution de la promesse dépend de votre retour dans ce port ; et si vous y revenez, vous pouvez ne plus avoir la bonne volonté de payer. C'est un second point. — Et ces mots furent suivis d'une seconde application des jointures. — Ce n'est pas tout , vous ne pouvez même me donner une garantie personnelle, car vous pouvez être noyé , tué , avant qu'il vous soit dû aucune paie , et votre mort vous mettrait dans l'impossibilité de me payer. Vous ne pouvez même faire assurer votre vie , puisque vous êtes sans argent. C'est là le troisième point. Vous comprenez. — Le midshipman comprit qu'il fallait suivre l'avis de Joé, et le troisième coup ne le fit pas reculer d'une ligne, car son espoir croissait avec sa torlure. — Mais» — ajouta M. Small, qui était évidemment satisfait de son argumentation, — i' V îi i^n autre point auquel je n'ai pas encore touché , et qui est que, comme bons chrétiens, nous devons
quelquefois prêter de l'argent sans aucune garantie, et même en donner dans l'occasion , car tel est le commandement de notre maître. C'est pourquoi, monsieur O'Donahue, dites à M. Sleek de donner à ce jeune homme l'argent qu'il demande. — C'est le dernier point, et c'est le meilleur. Qu'en pensez-vous ?, — Et le midshipman se retira tout joyeux , quoique ce quatrième argument lui eut ôté la respiration. — Nous donnons ceci comme un échantillon de la logique de M. Small en théorie et en pratique.
Quelques instants après, M. Sleek vint dans le bureau. — L'amiral vient d'entrer dans cette rue, monsieur, — dit-il, — et je crois qu'il vient ici.
M. Small , qui ne se permettait pas d'appeler ses jointures à l'aide de ses arguments quand il avait affaire à un amiral , mais qui était toujours excessivement poli avec de grands personnages, sortit , le chapeau à la main, pour le recevoir.
— Nous entrerons dans votrebureau, s'il vous plaît, monsieur Small, — dit l'amiral, — car j aià vous parler d'affaires. J'ai reçu l'ordre très inattendu de quitter Portsmouth, et il faut que je
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profite de la marée prochaine. Mes vaisseaux seront pr^ts , car je sais ce que notre marine peut faire au besoin ; mais , comme vous le savez, je n'ai pas un atome d'approvisionnement à bord. Le flot monte déjà depuis une heure, et ii faut que nous mettions à la voile au commencement du jusant, car un délai de douze heures serait une chose très sérieuse. Voici la liste des objets qu'il me faut. Mes embarcations seront prêtes; les hommes ne manqu -ront pas. — Pouvez-vous nous fournir tout cela en ce peu de temps ?
— En ce peu de temps , sir William ! — répondit M. Small, en parcourant des yeux une liste qui l'effrayait.
— Il est onze heures , tout cela peut-il être prêt à quatre? Je ne puis vous donner un quart d'heure de plus.
— Impossible , sir William.
— Il est de la plus grande importance que nous mettions à la voile à cinq heures. — Il faut que je parte à cette heure, et je partirai; mais il serait dur de commencer une croisière sans approvisionnements.
— En vérité, sir William, si cela était possible Mais deux vaches, des moutons, du
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foin , et d'autres objets qu'il faut se procurer à la campagne... Le temps est trop court. Si vous pouviez nous donner jusqu'à demain matin
— Fort bien , monsieur Small; je n'ai pas encore nommé mon agent pour mes prises , et si vous m'aviez obligé
Pendant ce temps , notre héros avait jeté les yeux sur la liste, et s'adressant au capitaine du vaisseau-amiral qui accompagnait son commandant, il lui dit: — Pouvez-vous me dire, monsieur, si la Zénohie et V Ores te partent avec l'escadre ?
— Non, monsieur, ils n'en font point partie.
— En ce cas, je pense qu'au moyen de quelques arrangements , nous pourrons faire ce que vous désirez.
— Vraiment! — s'écria l'amiral.
— Oui , sir William, — Si vous voulez faire à l'instant le signal qu'on envoie à terre deux grandes embarcations , avec de bons équipages pour lii'aider, je vous promets que tout sera prêt.
— Bravo, O'Donahue, — dit le capitaine; — s'il vous promet de le faire, amiral, cela sera fait.
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— Puis-je compter sur vous, monsieur O'Donahue ?
— Oui, sir William , vous aurez tout ce que vous demandez.
— Eh bien, monsieur Small, si ce jeune homme tient sa parole, vous serez agenc de mes prises. — Bonjour, messieurs.
— Comment avez-vous pu faire une telle promesse? — s'écria Small des que l'amiral et le capitaine furent partis.
— Parce que je puis la tenir, — monsieur, — répondit Joé ; — j'ai dans Portsmouth des vaches , des moutons , et du fourrage pour la Zénobie et VO reste, et je pourrai demain les remplacer par d'autres , et quant à tout le reste, je puis me le procurer aisément.
— Cela est fort heureux; mais il n'y a pas de temps à perdre.
Notre héros, avec sa promptitude et son activité ordinaires, tint sa promesse. Et cela fut fort heureux pour M. Small , comme il l'avait dit, car en quelques mois sa place d'agent des prises de l'escadre lui valut près de cinq mille livres.
Il ne faut pas supposer que Joé négligeât sa correspondance avec iMarie et avec Spikeman,
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quoiqu'elle fût moins fréquente avec ce dernier. Marie lui écrivait tous les mois , quoiqu'elle eût peu de chose à lui dire, mais elle répondait à tout ce que Joé lui apprenait , elle le félicitait du succès qu'il obtenait. Dans le fait , pendant quatre ans que Joé avait passé avec M. Small, on pouvait dire qu'il s'était considérablement avancé dans le monde. Son capital, qui s'était fort augmenté, avait été placé dans les affaires de la maison , et au lieu d'être simple commis , il était devenu associé , et il jouissait de l'entière confiance de M. Small et de celle de M. Sleek ,qui le chargeaient de toutes les affaires les plus importantes. En un mot, on pouvait dire que notre héros était en bon chemin pour gagner de la fortune et de la considération.
CHAPITilE XII.
Désespoir. — Amour. — Querelle. — Suicide. Le lecteur peut être curieux de savoir quelle
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était la situation respective d'Emma Phillips et notre héros l'un envers l'autre, à la fin des quatre années pendant lesquelles ils avaient été presque continuellement ensemble, et quand la distance qui les séparait diminuait à proportion de l'accroissement que prenait l'importance du jeune homme. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il eu résulta les suites naturelles en pareil cas. Chaque année leur intimité augmentait, et chaque année ajoutait aux espérances de Joé , qui ne regardait plus comme impossible une alliance avec Emma. Cependant il n'avait pas encore une confiance entière en lui-même, ni dans sa fortune, et une longue habitude de respect et de vénération le plaçait dans la position d'un sujet devant une reine qui lui accorde ses bonnes grâces. Il n'osait donc avouer ses pensées ; il aurait fallu qu'Emma se chargeât de la tache , peu convenable à une jeune fille, de lui faire sentir qu'il pouvait se hasarder à faire un aveu. Mais quoiqu'en apparence il n'y eût en lui que respect et reconnaissance) et dans Emma que condescendance et amabilité, il existait intérieurement chez tous deux une forte attraction l'un vers l'autre. Il régnait plus de contrainte dans leurs entrevues;
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leurs expressions étaient plus réservées, car ils sentaient également toute la force des sentiments que chacun d'eux cherchait à cacher à l'antre. Ilsétaient pensifs, circonspects, et souvent silencieux; leurs entretiens étaient décousus; ils passaient d'un sujet à un autre, et cherchaient à montrer de l'insouciance et de la vivacité, quand ils auraient donné tout au monde pour se parler sur un ton bien différent. Ils n'osaient approfondir trop exactement leurs propres sentiments; mais les efforts qu'ils faisaient pour se les cacher à eux-mêmes, quand ils étaient seuls, ne les faisaient que mieux connaître à ceux qui en étaient témoins. Mistress Phillips et -M. Small virent bientôt ce (jui se passait dans leur cœur, et s'ils avaient eu des objections à faire à leur mariage , ils auraient pris sur le-champ des mesures pour les empêcher d'avoir des rapports si fréquents; mais ils n'avaient aucun dessein de s'y opposer, car notre héros avait gagné le cœur de la mère et celui de l'oncle, et ils attendaient tranquillement l'instant où les deux jeunes gens ne cacheraient plus leurs sentiments l'un pour l'autre.
Telle était la situation des affaires entre Joé
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et Emma quand il arriva une circonstance qui mit fin pour le moment a tout le bonheur du premier. En passant par High-Street, il vit une escouade de soldats de marine conduisant deux hommes ayant les fers aux mains , et qui étaient évidemment des déserteurs qu'on avait arrêtés. Un sentiment d'alarme s'empara de lui , et un fâcheux pressentiment le porta à entrer dans la boutique d'un parfumeur, et à s'y placer de manière à voir les déserteurs sans en être vu. Ce pressentiment ne l'avait pas trompé, car il reconnut en l'un d'eux son ennemi constant, son persécuteur, Furness.
Si l'on eût enfoncé un poignard dans le sein de Joé , il n'aurait pu éprouver une sensation plus cruelle que lorsqu'il se trouva encore une fois si près de l'homme qui avait déjà voulu plusieurs fois être s:on dénonciateur. Ses traits changèrent si subitement , que la femme qui se trouvait dans le comptoir lui demanda s'il était indisposé, et lui offrit un verre d'eau. Cette question le rappela à lui-même ; il répondit qu'il avait éprouvé tout-à-coup une violente douleur au côté, et but l'eau qu'on lui présenta. Il rentra chez M. Small au désespoir , oubliant l'affaire qui l'avait fait sortir, et il se
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retira dans sa chambre , afin de pouvoir recueillir ses pensées. Que devait-il faire ? Cet homme avait été ramené à son corps; il serait mis en jugement, puni, et puis rendu à la liberté. Lui serait-il possible d'échapper à ses yeux et d'éviter d'en être reconnu ? Pouvait-il le gagner? Oui, il le pouvait à présent. Il était assez riche pour cela. Mais la somme qu'il lui donnerait ne serait qu'un prélude à la demande d'une autre et à la menace d'une dénonciation en cas de refus. Il pensa qu'il n'avait d'autre chance que la fuite ; mais quitter sa situation actuelle, — abandonner Emma, — cela lui était impossible. Il resta dans sa chambre le reste de la journée, et se mit au lit de bonne heure, non pour dormir, mais pour réfléchir. Après une nuit de misère , dont les effets n'étaient que trop remarquables sur sa physionomie , Joé résolut de prendre des informations sur le destin probable de Furness. Ayant pris cette détermination , il sortit , et rencontrant un sergent du corps des soldats de marine qu'il connaissait légèrement , il l'accosta , lui dit qu'il avait vu ramener la veille deux déserteurs , et lui demanda s'ils avaient déserté d'un bâtiment ou des casernes. Le sergent lui répondit qu'ils
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avaient déserté servant à bord de la frégate la JSiohé, après y avoir commis un vol; qu'ils resteraient en prison dans les casernes jusqu'à l'arrivée de la Niobé; qu'ensuite ils seraient traduits devant un conseil de guerre , et qu'il n'y avait aucun doute que , pour cette double offense , ils ne fussent condamnés à passer par les verges en faisant le tour de la flotte.
Joé souhaita le bonjour au sergent , et retourna chez M. Small. Le changement de sa physionomie avait attiré, non seulement l'attention de ses deux associés, mais aussi de mistress Phillips, qui en étaitinquiète.Ilpassa toute la journée dans lebureau, paraissant occupé de sa besogne , mais toujours plongé dans les mêmes réflexions. Enfin il résolut d'attendre le résultat de la cour martiale avant de prendre un parti décidé , et ce parti, il ne savait encore quel il serait.
Nous laissons au lecteur le soin de se figurer dans quelle situation d'esprit se trouva Joé pendant les quinze jours qui se passèrent avant que la Niobé fût de retour d'une croisière qu'elle faisait dans la Manche. Deux jours après son arrivée , le signal d'usage annonça la convocation d'une cour martiale ; la sentence fut ir. 11
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connue avant la nuit ; elle portait que les deux coupables passeraient par les verges , en faisant le tour de la flotte, le lendemain.
Ce n'était pourtant pas une consolation pour notre héros. Furness lui inspirait moins d'animosité que de crainte , et Joé désirait , non son châtiment , mais son absence et la certitude d'être à l'abri de ses persécutions. C'était le lendemain à neuf heures du matin que la peine des verges devait être infligée aux deux coupables, et quand il descendit de sa chambre, après avoir passé la nuit dans les réflexions les plus déchirantes, il avait décidé qu'il n'avait pas d'autre ressource que de quitter Portsmouth, Emma, et la belle perspective qu'il avait devant lui , peut-être pour toujours. C'était une détermination bien pénible, mais il l'avait prise , et il avait résolu de faire ce sacrifice. Son air égaré , quand il arriva pour le déjeuner , frappa mistress Phillips et Emma, mais elles ne firent aucune remarque. Ce repas se fit en silence, et bientôt après, notre héros se trouva seul avec Emma , qui s'approcha de lui les larmes aux yeux , et lui dit : — Qu'avezvous donc, Joé ? Quelque chose vous pèse sur l'esprit. Vous nous alarmez tous, et moi plus que personne.
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— Je crains, miss Phillips....
— Miss Phillips !
— Pardon , Emma ; mais je crains d'être obligé de vous quitter.
— De nous quitter ?
— Oui , de vous quitter, de quitter Portsmouth, peut-être pour toujours.
— Pourquoi? — Qu'est-il donc arrivé?
— Je n'ose ni ne puis vous le dire. — Faitesmoi le plaisir de ne pas en parler quant à présent. — Vous devez vous rappeler que j'ai été obligé de quitter Gravesend tout-à-coup.
— Oui, mais je ne sais pourquoi. Seulement Marie m'a dit que ce n'était pas votre faute.
— Non ; c'était mon malheur. — Emma , je suis désespéré. —A peine ai-je fermé l'œil depuis quinze jours; mais croyez-moi, je vous prie , quand je vous assure que je n'ai rien à me reprocher, que
— Nous sommes interrompus, — s'écria Emma à la hâte. — J'entends marcher quelqu'un.
A peine avait-elle eu le temps de faire quelques pas pour s'écarter un peu de Joé , que le capitaine de la ISiobé entra dans la chambre.
— Bonjour, miss PhiUips, —dit-il , — j'es-
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père que vous vous portez tous bien . Je suis entré ici un instant en allant au bureau de l'amiral du port. Il est arrivé une catastrophe à bord de la Niobé , et il faut que je lui en fasse mon rapport sur-le-champ....,
— Vraiment î — dit Emma; — rien de sérieux, j'espère?
— Oh , non. Nous sommes seulement débarrassés d'un coquin qui aurait mérité d'être pendu et qui ne valait pas la corde. Un des soldats de marine qui devait passer ce matin par les verges en allant sur l'avant de la frégate sous la garde d'une sentinelle, s'est jeté pardessus le bord et s'est noyé.
— Quel était son nom, capitaine? — demanda vivement Joé en le saisissant par le bras.
— Quel intérêt y prenez-vous, O'Donahue? Au surplus, si vous désirez le savoir, il se nommait Furness.
— J'en suis fâché pour lui, — répondit notre héros; — je l'ai connu autrefois dans des circonstances plus heureuses : voilà tout. — Et au milieu de toutes les sensations qui l'agitaient, Joé, n'osant s'exposer plus long-temps aux regards des autres , quitta la chambre et monta dans la sienne. Dès qu'il y fut , il se jeta à ge-
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noux et remercia le ciel, non de la mort de Furness, mais de ce que son esprit était délivré du poids qui l'accablait. Il éprouva alors un tel soulagement , qu'au bout d'une heure il se trouva assez calme pour redescendre, et il entra dans le salon dans l'espoir d'y trouver Emma. Mais elle n'y était pas, et ce ne fut que le lendemain qu'il trouva l'occasion de lui parler tête-à-téte.
— Je sais à peine par où commencer, — lui dit-il, — pour vous expliquer ma conduite d'hier.
— Elle a certainement paru fort étrange, — — surtout au capitaine de la Niobé ^ qui m'a dit que vous aviez l'air d'avoir perdu l'esprit.
— Je m'inquiète fort peu de ce qu'il pense, mais beaucoup de ce que vous pensez, Emma; et il faut maintenant que je vous dise ce que la mort de cet homme me permet de faire. Il est très vrai qu'il a exercé une influence fort étrange sur ma vie. C'est lui qui m'a reconnu, et qui, s'il l'avait pu, m'aurait placé dans la nécessité, ou de me laisser croire coupable d'un crime dont je suis incapable, ou de faire pour me disculper ce que j'espère que je n'aurais pas fait, et que je ne ferai jamais. Je ne puis
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en dire davantage sans trahir un secret qu'il est de mon devoir de garder, et qui , en le gardant, peut encore causer ma perte. Quand vous m'avez vu pour la première fois à genoux sur le bord de la grande route, Emma, c'était cet homme qui m'avait forcé à fuir de mon heureux domicile pour errer au hasard dans le monde ; et c'est encore lui qui , m'ayant reconnu à Gravesend, m'obligea à en partir précipitamment. Je le revis à l'instant où il venait de déserter; mais j'évitai ses regards, et j'espérai que, puisqu'il avait déserté de Portsmouth, je pouvais habiter cette ville sans avoir à craindre de l'y rencontrer. Enfin , c'est sa réapparition ici , lorsqu'il y fut amené comme déserteur arrêté , qui me jeta dans l'état d'agonie où vous m'avez vu depuis près de trois semaines; et c'est parce que je saviiis qu'après avoir subi sa punition, il serait remis en liberté; et qu'il était possible qu'il me rencontrât et qu'il me reconnût encore, que j'avais résolu de quitter Portsmouth. Pouvez -vous donc être surprise de l'émotion dont je fus saisi en apprenant qu'il ne pouvait plus me nuire, et que je n'étais plus dans la nécessité de vous quitter, vous, votre bonne mère et mes dignes patrons ?
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— Certainement, après une telle explication, votre émotion n'a rien qui m'étonne, monsieur O'Donahue; mais ce qui me surprend, c'est que vous ayez un secret d'une si grande importance que vous ne puissiez le révéler à personne j c'est que vous tremblassiez d'être reconnu par cet homme, tandis que vous assuriez que vous n'aviez rien à vous reprocher. L'innocence et le mystère vont-ils jamais de compagnie?
— En m'appelant monsieur O'Donahue, miss Phillips, vous me faites sentir que j'ai blessé les convenances en vous donnant votre nom de baptême. Je croyais que la confiance que vous m'aviez accordée quand, étant encore enfant, je vous dis précisément ce que je vous répète en ce moment, que ce secret ne m'appartenait pas, ne me serait pas à présent si cruellement retirée. Je n'ai jamais varié dans mon histoire, et je puis ajouter que je ne me suis jamais senti dégradé en avouant que j'avais un secret que je devais garder. S'il plaisait au ciei que je n'eusse qu'à choisir entre la mort et la révélation de ce secret, je me flatte que je me soumettrais à mon destin avec fermeté, et que, dans ce malheur, je serais soutenu par le sen-
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timent intime de mon innocence. — Je sens que je n'avais pas tort en vous disant hier que je devais quitter cette ville. J'y suis venu, parce que vous y étiez, vous dont la compassion et la bonté, quand j'étais pauvre et sans amis, m'avaient inspiré un dévouement si complet. Aujourd'hui que les circonstances ne sont plus les mêmes , et qu'il vous plaît de me retirer, non seulement votre bienveillance, mais même votre confiance, le charme qui m'avait attiré ici se trouve rompu, et je vous répète que j'en partirai dès que je pourrai le faire sans manquer à ce que je dois à votre excellent oncle.
La voix de Joé lui manqua en prononçant ces mots, et se détournant sans lever les yeux sur Emma, il sortit de l'appartement.