‹ Joseph RushbrookChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ChaDgement d'air.

Le lecteur voudra bien remarquer que , dans la petite altercation rapportée à la fin du cha-

pitre précédent , Emma Phillips avait laissé échapper , sous la forme d'une interrogation, une sorte d'axiome, ou plutôt une métaphore qui offensa notre héros. Si Emma nous eût fait cette question: — L'innocence et le mystère vont-ils jamais de compagnie? — avec notre connaissance du monde nous lui aurions répondu : — Oui, ma chère miss Phillips, et très souvent. — Mais Emma avait eu tort d'employer cette métaphore, et surtout de l'employer dans un pareil moment. Pourquoi le fit-elle? C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. Tout ce que nous pouvons dire, à notre péril imminent, quand cette histoire sera lue par le beau sexe, c'est que nous avons fait la découverte que les femmes ne sont point parfaites, que les meilleures d'entre elles sont pleines de contradictions, et qu'Emma était femme. Que les femmes aient reçu du ciel beaucoup plus de dons que la généralité des hommes, c'est ce que nous sommes prêt à admettre, et leur cause a été plaidée par lady Morgan, mistress Jamieson, et plusieurs autres dames qui savent écrire beaucoup mieux que nous. Quand nous disons leur cause, nous entendons le droit auquel elles prétendent de

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l'égalité avec notre sexe. Lisant l'autre jour un ouvrage de lacly Morgan , ce qui , après une conversation avec elle , est un des plus grands plaisirs que nous connaissions, nous commençâmes à réfléchir sur les causes qui avaient soumis la femme à l'homme; en d'autres termes , comment l'homme avait acquis et conservé la supériorité sur elle. Nous fûmes forcé de convenir que l'esprit des femmes n'est pas inférieur à celui des hommes, et qu'on ne pouvait nier qu'elles n'feussent souvent plus d'aptitude à le cultiver. Quant à l'assertion que l'homme fait les lois , ou que sa charpente est formée de matériaux plus robustes, ce n'est point un argument, car une révolte de la part du beau sexe nous priverait bientôt de cet avantage, et des hommes qui recevraient l'éducation d'une berceuse succomberaient bientôt devant des femmes qui seraient habituées dès leur jeunesse à des exercices athlétiques. Après beaucoup de réflexions , nous en vînmes à la conclusion qu'il y a une grande différence entre l'action et l'esprit dans l'homme et dans la femme, le mécanisme de l'esprit étant plus compliqué chez elle que dans notre sexe. L'esprit d'un homme est son despote; il ne marche

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(|ue par une seule action; il n'a qu'un principe gouvernant, un pouvoir qui le pousse en avant, et auquel tout est subordonné. Ce pouvoir, déguisé et engourdi, comme il peut l'être dans les esprits faibles, est le seul qui ait sur lui une influence directe ; ce primum mobile , comme on peut l'appeler, est l'ambition, et en d'autres termes, l'égoïsme , et tout y est sacrifié.

Or, de même que plus une machine est simple , plus elle est forte , ainsi plus elle est compliquée, plus elle est faible; et si nous analysons l'esprit de la femme, nous verrons que son infériorité vient du simple fait qu'il s'y trouve tant de rouages sur rouages , tant de balanciers qui se compensent, — si nous pouvons employer ce terme, et nous l'employons à l'honneur de la femme; — que, quoiqu'elle ait ordinairement l'esprit plus juste que celui de l'homme, elle a perdu sa force d'action , et est devenue faible à l'instant où sa décision est prise. Quel obstacle arrêtera un homme dans le cours de son ambition? L'amour? non. •— L'amitié? non. — H y sacrifiera ses meilleures qualités , et, ce qui est plus difficile, il y fera servir ses plus mauvaises.

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Il n'agit que d'après un seul principe, ne marche qu'à l'aide d'un seul pouvoir j et l'action étant simple , elle est forte en proportion. Mais l'esprit d'une femme se décidera-t-il ainsi? Sacrifiera-t-elle à l'ambition, l'amour, l'amitié, tous les nœuds de la nature? non. Les prétentions de chacun de ces penchants sont en général également balancées, et le quotient, quoique exact , est peu de chose , quand le calcul est terminé. Notre argument, après tout, ne tend qu'à prouver que les femmes , prises abstraitement, ont plus de principes, plus de conscience, et l'esprit mieux réglé que les

hommes, ce qui est vrai si si elles pouvaient

toujours aller aussi régulièrement qu'un chronomètre ; mais plus le mécanisme est compliqué, plus il est difficile de le tenir en bon ordre, plus il est probable qu'il aura besoin de réparations, et que ses mouvements seront dérangés par un faible choc , qui ne produirait aucun effet sur un mécanisme aussi simple et aussi fort que celui de notre sexe. Non seulement leurs ressorts vont souvent mal, mais quelquefois les chocs sérieux qu'ils sont exposés à recevoir dans ce monde les mettent dans un état qui ne permet plus de les réparer.

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Nous ne doutons pas que quelques uns de nos lecteurs ne disent déjà : « Ne vous inquiétez pas de l'esprit des femmes; songez à votre ouvrage.» — Eh bien, nous avons laissé Emma dans le salon, un peu étonnée du long discours de notre héros, et encore plus de l'avoir entendu pour la première fois depuis qu'elle le connaissait , se hasarder à énoncer une opinion contraire à la sienne.

Emma Phillips , quoiqu'elle boudât un peu et que la rougeur lui eût couvert le front , avait pourtant l'air très aimable, tandis qu'elle était appuyée sur un sofa d'un air pensif. Ayant reçu des reproches d'un être qui avait toujours été près d'elle si attentif et si soumis , — sa créature en quelque sorle, — elle était mortifiée, —comme l'eût été toute jolie femme,— d'avoir perdu quelque chose de son pouvoir, — d'avoir aperçu dans son vassal des symptômes de rébellion, et elle se demanda si elle avait eu tort. Elle avait dit : « L'innocence et le mystère vontils jamais de compagnie?» — Cela n'était-il pas vrai? oui sans doute ; et son opinion était confirmée par d'autres, car elle avait lu cet axiome dans quelque livre, soit dansBurke, soit dans Larochefoucault, soit dans quelque autre au-

teur célèbre. Miss Phillips se mordit le bout d'un ongle , et réfléchit de nouveau. — Oui , elle voyait ce que c'était. Joé s'était avancé dans le monde , il était indépendant et bien accueilli dans la société ; ce n'était plus le petit Joé de Gravesend , c'était un homme de quelque importance, et il était devenu ingrat : mais le monde était plein d'ingratitude. Cependant elle avait meilleure opinion de notre héros ; oui certainement. Mais, dans tous les cas, elle saurait lui prouver.... Quoi? elle ne le savait pas trop. Ainsi finirent ses secondes réflexions , mais elle ne furent pas les dernières.

Qu'avait dit notre héros? de quoi l'avait-il accusée? de lui avoir retiré la confiance qu'elle avait eue en lui si long-temps. Cela était vrai; mais leurs positions relatives ne rendaient-elles pas le cas différent ? Devait-il avoir des secrets pour elle ? Il ne devait pas en exister entre eux. Cette idée lui fit faire de nouvelles réflexions, et bientôt son cœur généreux lui dit qu'elle avait eu tort; que Joé avait eu un juste motif d'être offensé, et elle résolut de lui faire réparation dès qu'elle se trouverait seule avec lui.

Ayant pris cette détermination, elle ne songea plus à la question préalable, et commença

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à penser au secret de notre héros. Quel pouvait être ce secret ? Combien elle voudrait le savoir! Tout cela était fort naturel. Pendant ce temps, Joé avait décidé de quitter Portsmouth, du moins pour quelque temps. Sa querelle avec Emma, si l'on peut donner ce nom à leur altercation, l'avait rendu malheureux, et les inquiétudes auxquelles il avait été livré depuis quelque temps avaient véritablement nui à sa santé.

Nous croyons qu'il n'a jamais existé dans ce monde personne, soit faomm€, soit femme, qui soit arrivé à un âge mûr, et qui ait vu la société, et qui ait pu dire ensuite qu'il avait été parfaitement heureux à une époque quelconque de son existence, ou qui, l'ayant dit, n'ait éprouvé tout le contraire un moment après que ces mots étaient sortis de sa bouche. — Il y a toujours quelque chose qui va mal , — comme nous le disait une bonne dame ; et il en sera toujours de même. La mort de Furness était naturellement un grand soulagement pour l'esprit de notre héros ; il lui semblait que toutes ses difficultés étaient surmontées , et qu'il n'avait plus à redouter aucune des suites qui pouvaient résulter du crime de son père.

Il pouvait maintenant, pensait-il, parcourir le monde entier sans craindre d'être reconnu, et il avait bâti assez de châteaux en l'air pour fonder une métropole, quand sa rupture avec Emma brjsa le miroir magique à l'aide duquel il avait percé l'obscurité. Ce fut à l'instant où il se livrait le plus à l'espérance, qu'il reconnut la vérité de l'adage de la bonne dame, — qu'il y a toujours quelque chose qui va mal.

Après avoir passé une heure dans sa chambre, Joé descendit dans le bureau, où il trouva M. Sniall et M. Sleek à l'ouvrage , car leur besogne augmentait depuis que Joé avait tant négligé la sienne.

— Eh bien , mon bon ami , comment vous trouvez-vous? — lui dit M. Small.

— Il s'en faut de beaucoup que je me trouve bien , monsieur; je sens que je suis hors d'état de m'occuper d'affaires, et j'en suis véritablement honteux. Je crois que si vous pouviez m'accorder un congé d'une couple de mois, le changement d'air me serait utile. J'ai quelques affaires à Dudstone, et je les ai toujours remises depuis mon arrivée à Portsmouth.

— Je crois que le changement d'air pourra vous faire du bien, mon cher ami ; mais je ne

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puis m'iiiiaginer quelles affaires vous avez à Dudstone.

— J'y ai uu appartement oii j ai laissé du mobilier, des livres et du linge, quand j'en suis parti il y a plus de quatre ans, et je n'ai pas eu un instant pour y aller depuis cette époque.

— Vous y trouverez de l'ouvrage à épousseter, O'Donahue, ainsi allez -y quand il vous plaira; mais je crois que le plus important est de songer à votre santé. Prenez un congé de trois mois s'il le faut, j'y consens de tout mon cœur, et ne revenez que lorsque vous serez parfaitement rétabli.

— J'y consens également, — ajouta M. Sleek, — et je me chargerai de votre besogne pendant votre absence.

Notre héros leur fit ses remercîments, leur fil part de son intention de partir le lendemain de bonne heure par la diligence, et sortit du bureau pour aller faire ses préparatifs de départ.

Il y avait nombreuse compagnie à dîner, et ce ne fut que lorsqu'on eut passé dans le salon, que M. Small trouva l'occasion d'informer mistress Phillips des intentions de Joé. Elle n. 12

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répondit qu'elle croyait qu'il prenait un bon parti. Il était évident que sa santé avait souffert depuis quelque temps ; trop de travail en avait probablement été la cause, et un peu de repos opérerait sa guérison.

Emma, qui était assise près de sa mère, pâlit en apprenant cette nouvelle. Elle ne s'était pas imaginée que notre héros aurait exécuté si promptement le dessein qu'il lui avait annoncé le matin , et elle demanda à M. Small s'il savait quand O'Donahue partirait. La réponse fut qu'il avait retenu sa place dans la diligence du lendemain matin , et Emma , s'appuyant le dos sur le sofa, ne dit pas un mot de plus.

Quand toute la compagnie se fut retirée, mistress Phillips prit une bougie pour monter dans sa chambre, et Emma suivit l'exemple de sa mère. Mistress Phillips serra la main de Joé en lui souhaitant beaucoup de plaisir et un prompt retour de santé. Emma, voyant qu'elle avait perdu toute chance d'une entrevue avec lui, s'arma de tout son courage pour lui tendre la main en disant : — J'espère que votre absence vous procurera bonheur et santé, monsieur O'Donahue; — et elle suivit sa mère.

Joé, qui n'était pas en humeur de converser,

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fit alors ses adieux à M. Small et à M. Sleek, et le lendemain matin , avant qu'Emma eût quitté le lit où elle avait passé la nuit sans dormir, il était déjà à une quinzaine de milles de Portsmouth.

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