‹ Joseph RushbrookChapitre 18 sur 28 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dans lequel notre héros tourne la tête du mauvais côté.

Quoiqu'il puisse être à propos , quand on a été offenséjde montrer qu'on n'y est pas insensible, il arrive très souvent qu'on agit d'après un premier mouvement et qu'on se porte à des mesures extrêmes. Ce fut ce que notre héros sentit, lorsque, assis dans la diligence, chaque seconde augmentait la distance qui le séparait d'Emma Phillips. Vingt fois il fut sur le point de quitter la diligence et de prendre une chaise de poste pour retourner à Portsmouth; mais c'etit été ime inconséquence si marquée, que la honte l'en empêCha. Il continua donc sa

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route jusqu'à la métropole; et en y arrivant, n'ayant rien de mieux à faire, il se mit au lit. Le lendemain, il retint sa place pour le jour suivant dans la diligence de Manstone , après quoi il pensa qu'il irait faire une reconnaissance dans Holborn, pour apprendre au major et à mistress Mac Shane qu'il existait encore , à présent qu'il n'avait plus rien à craindre de Furness. 11 trouva la boutique à la même place; la même odeur appétissante sortait de la grille par où l'air et le jour entraient dans la cuisine souterraine; mais il s'aperçut que le nom du major Mac Shane n'était plus sur la porte particulière à coté de celle du restaurant. Il entra dans la salle ouverte au public, jeta un regard vers l'endroit où mistress Mac Shane était ordinairement occupée à découper, et vit que cette fonction était remplie par une personne qu'il ne connaissait pas. Ce ne pouvait être mistress Mac Shane, car c'était un homme. Notre héros s'approcha de lui et lui demanda si mistress Mac Shane était toujours à la tête de cette maison. La réponse fut qu'elle avait quitté le commerce. Sa seconde question : — Où demeuret-elle maintenant? — ne fut suivie que d'un — Je n'en sais rien , — prononcé avec quelques

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symptômes d'impatience d'être interrompu dans sa besogne. Dans de telles circonstances, il ne restait à Joé qu'à s'asseoir devant une table pour dîner, ou à sortir de la maison , et il prit le dernier parti. Il retourna dans l'hôtel où il logeait, et passa le reste de la journée à penser à ses anciens amis, que le destin ne lui permettait pas de retrouver.

Il partit le lendemain matin , et arriva à Manstone un peu avant la nuit. Il se logea dans la principale auberge du village, qui avait pour enseigne les armes d'Austin , en l'honneur du domaine qui était dans le voisinage immédiat. Après avoir regardé les divers quartiers d'armes peints sur l'enseigne , sans se douter qu'il avait le droit de les porter lui-même , il commanda son souper, et se mettant k une fenêtre, il reconnut à quelque distance, dans la longue rue qui composait tout le village, l'humble auberge, ou plutôt cabaret, où Marie était venue le voir, lors de son premier voyage à Manstone. Notre héros n'avait plus alors l'orgueil de la pauvreté. 11 avait été autrefois piqué de la manière dont il avait été traité au château quand il n'avait pas un amij mais à présent qu'il se sentait sur un autre pied dans le monde,

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il n'y songeait plus , et il avait résolu d'aller voir Marie le lendemain. Il avait alors l'air et les manières d'un gentleman , et il avait été tellement accoutumé aux marques de respect de tous les domestiques, qu'il ne supposait pas qu'on pût lui en manquer. Il se lendit donc le lendemain matin au château , frappa à la porte, et demanda à parler à miss Atherton, si elle demeurait encore chez mistress Austin, D'après sa mise et son extérieur, le domestique bien poudré qui lui avait ouvert la porte crut devoir le faire entrer dans une salle au rez-dechaussée, où Marie ne tarda pas à venir le joindre.

— Je vous aurais à peine reconnu, mon cher Joé, — lui dit-elle, les larmes aux yeux, après l'avoir embrassé tendrement; vous êtes un homme à présent. En vous voyant tel que je vous vois, je ne puis me figurer que vous soyez le petit Joé que j'ai connuchez mistress Chopper.

— C'est à cette bonne femme que nous sommes redevables de notre prospérité , Marie. Savez-vous que votre argent a teilemenr fructifié que je voudrais que vous le reprissiez, de crainte que quelque accident ne vous le fasse perdre ? Je vous en ai apporté le compte.

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— Rendez-moi plutôt compte de vous-même, mon cher frère ; je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ici tout ce qu'il me faut , et j'y suis parfaitement heureuse.

— Vous devez l'avoir été, Marie, car vous paraissez aussi jeune et aussi fraîche que la dernière fois que je vous ai vue. — Gomment se porte votre maîtresse ?

— Bien, et je crois qu'elle serait heureuse sans l'étrange maladie de M. Austin , qui se renferme entièrement chez lui , et ne met jamais les pieds hors des grilles du parc. Il est devenu plus hautain et plus impérieux que jamais, et plusieurs domestiques ont quitté son service depuis quelques mois.

— Je n'ai nul désir de le voir, ma chère Marie , après ce qui s'est passé ici la seule fois que j'y suis venu. Je ne souffrirai l'insolence de personne, — pas même dans sa propre maison.

— Ne parlez pas si haut! cette porte donne dans son cabinet. Il ne vous dirait rien, mais il se mettrait en colère contre moi.

— En ce cas , vous feriez mieux de venir nie voir aux Armes cï Austin , où je suis logé.

— J'y viendrai ce soir.

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En ce moment, la porte qui conclLiisait dans le cabinet de M. Austin s'ouvrit tout-à-coup, et une voix s'écria :

— Marie! ayez la bonté d'aller causer ailleurs avec vos amoureux!

Joé entendit cette voix rauqueet dure, mais sans la reconnaître; et ne se souciant pas de voir M. Austin, il resta comme il était, le dos tourné vers la porte , cpii se ferma avec grand bruit.

— Eh bien , — dit Joé , — voilà un joli échantillon de son caractère; dans tous les cas, que ne lui avez-vous dit que j'étais votre frère ?

— Parce qu'il valait mieux ne rien dire. Il ne reviendra pas.

— Je vais donc nie retirer. — Vous ne manquerez pas de venir ce soir?

— Je viendrai bien certainement. — Chut! j'entends ma maîtresse avec M. Austin. — Je voudrais que vous la vissiez! Je suis sûre que vous l'aimeriez.

La porte s'ouvrit, et se referma sur-lechamp.

— Qui était-ce ? — demanda Joé , qui n'avait pas voulu se retourner.

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— Mistress Austin. Elle n'a fait que se montrer, et voyant que j'étais avec quelqu'un, elle m'a fait un signe, probablement pour me faire entendre qu'elle a besoin de moi, et s'est retirée. A présent , vous pouvez partir; soyez bien sûr que je vous verrai ce soir.

Notre héros la quitta. Il avait été en présence de son père et de sa mère sans le savoir , uniquement parce que le hasard avait voulu , en ces deux occasions , qu'il eût la tête tournée du mauvais côté. Il sortit donc de la maison sans être plus instruit que lorsqu'il y était entré. Dès qu'il fut parti , Marie se rendit près de sa maîtresse.

— Avez-vous besoin de moi , madame ? — lui demanda-t-elle.

— Non ; mais M. Austin m'avait envoyé chercher. Il était mécontent d'avoir chez lui un étranger, et il voulait me charger de le congédier.

— Il est parti , madame. C'était mon frère.

— Votre frère! je suis fâché qu'il vous ait quittée sitof. Mais vous savez combien M. Ausrin a les nerfs susceptibles , et il n'y a point à raisonner contre une maladie de nerfs. J'aurais été charmée de voir votre frère. Je crois que

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VOUS m'avez dit qu'il faisait assez bien ses affaires à Portsmouth?

— Oui , madame. Il est maintenant associé d'une des premières maisons de cette ville.

— Eh bien , il aura bientôt besoin de vous pour tenir la sienne; et dans le fait, cette situation vous convient mieux que celle que vous occupez ici. Je ne dois donc pas regretter de vous perdre , puisque ce sera pour votre bien.

— Il ne pense pas à prendre une maison , madame , et je n'ai pas la moindre idée de vous quitter : la place que j'occupe chez vous est bien assez bonne pour moi. Je lui ai promis d'aller le voir ce soir aux Armes cVAustin , si vous vouliez bien me le permettre.

— Très volontiers, — répondit mistress Austin, et ce fut la fin de leur conversation.

Notre héros resta deux jours à l'auberge , et Marie en passa une partie avec lui. Il partit ensuite pour Dudstone. Il ne fit pas confidence à Marie de son attachement pour Emma Phillips; mais il lui fit part de la mort de Furness et du sentiment de sécurité que cet événement lui inspirait, et il lui promit de revenir la voir avant de retourner à Portsmouth.

Joé se remit en voyage et arriva sans aventure à l'ancienne ville de Dudstone , où il descendit à l'hôtel du Commerce. Son seul but était de voir dans quel état se trouvait ce qu'il avait laissé dans sa chambre. Pendant les deux premières années , il en avait régulièrement envoyé le loyer à la vieille femme à qui la maison appartenait; mais depuis ce temps, on ne lui en avait pas demandé le paiement, quoiqu'il eût envoyé son adresse; et occupé d'affaires nombreuses bien plus importantes , il avai^^ perdu de vue celle-ci , ou s'il y songeait un jour, il l'oubliait le lendemain. Il avait emporté avec lui la clé de sa chambre ; et en arrivant à la maison , il frappa à la porte , en se disant que la vieille femme était peut-être morte , et qu'en ce cas ses héritiers auraient probablement disposé des objets qui lui appartenaient chez elle. Ses conjectures ne se réalisèrent pourtant pas , car ce fut la bonne femme elle-même qui lui ouvrit la porte. Dans le premier moment , elle ne le reconnut pas; mais quand il lui eut montré la clé de sa chambre , elle finit par se rappeler ses traits, et fut convaincue qu'il était le véritable propriétaire de tout ce qui s'y trouvait. Elle lui dit qu'elle ne savait pas écrire , et

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que la personne qui lui avait écrit pour elle à Portsmouth étant morte, elle n'avait pas voulu en employer une autre, étant bien sûre qu'il reviendrait tôt ou tard , et qu'il la paierait. Elle ajouta qu'elle craignait que le mobilier n'eût beaucoup souffert pour être resté plusde quatre ans dans une chambre qui avait toujours été fermée ; et quand la porte en fut ouverte , on vit que cette crainte était fondée, du moins en partie. Elle lui dit aussi que s'il lui avait permis de louer cette chambre meublée, il y aurait gagné, attendu qu'on lui en avait fait la demande bien des fois. Joé entra dans son appartement, qui était certainement couvert de près d'un pouce de poussière. Dès qu'on y eut allumé du feu , il réunit tout ce qu'il voulait garder, comme les livres , l'argenterie et quelques autres objets qu'il désirait conserver en souvenir de Spikeman ; et en ayant rempli une grande caisse , il la fit porter à son auberge. Il solda les loyers dont il était redevable , et fit ensuite présent à la bonne femme de tout le reste du mobilier, ce qui la rendit superlativement heureuse pour le moment, et c'est quelque chose dans un monde aussi variable que le nôtre.

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De retour aux Jrnies cï Austiii, il écrivit à Spikeman et à M. Sraall , et après avoir mis ses lettres à la poste, comme il ne comptait partir que le lendemain , il résolut de faire une visite à ses anciennes connaissances, mistress James et ses filles. li frappa à la porte , et miss Amélie vint ouvrir, mais elle n'avait qu'un bras à son service, car l'autre portait un enfant d'environ quinze mois , et les cris d'un autre beaucoup plus jeune, dans une chambre voisine,'étaient une seconde preuve de mariage. Notre héros fut obligé de décliner son nom, car il vit qu'il n'était pas reconnu. Il fut alors bien accueilli, et invité à entrer dans le petit salon. En quelques minutes, il apprit tout ce qui s'était passé dans la famille depuis son départ. La mère était morte il y avait déjà trois ans, et chacune de ses filles avait trouvé mille livres dans la succession , et elles avaient vu toutes deux qu'avec mille livres on pouvait trouver des maris à Dudstone et dans les environs. Miss Amélie avait épousé un entrepreneur de bâtiments qui avait beaucoup d'ouvrage, moins à construire des maisons neuves qu'à réparer les vieilles. Ils faisaient de bonnes affaires et avaient déjà deux enfants. Sa sœur, miss Ophé-

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lie, avait épousé un jeune fermier du voisinage, et elle pouvait voir tous les jours, sur les terres de sa ferme, son argent, sous la forme de bœufs et de moutons. Ils étaient heureux et faisaient bien leurs affaires. Joé resta une heure avec Amélie : elle aurait bien voulu qu'il restât pendant plus long-temps pour qu'il pût voir son mari , M. Potts , et lui dire comment il le trouvait ; mais Joé la pria de l'excuser, et prit congé d'elle , en l'invitant à le rappeler au souvenir de sa sœur. — Le lendemain matin , il était sur la route de Londres.

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