CHAPITRE XVII
Dans lequel la fortune se déclare conire notre héros.
Dès que Joéfut rentré dans la salle destinée aux témoins, son esprit fut occupé d'un pressentiment fâcheux, causé par la crainte que la nécessité où il s'étnit trouvé de donner publiquement son véritable nom, ne l'enf rainât dans quelque malheur. Il n'y était pas depuis longtemps , qu'un officier de justice s'approcha de lui, et lui dit: — Suive?, moi par ici. s'il vous plaît, monsieur; j'ai un mot à vous dire.
Joéle suivit hors de la chambre, et l'officier le regardant fixement en face lui dit : — Vous venez de dire en p>résencede la cour que vous vous nommez Jo^acphRushbrook?
— Oui , c'est mon véritable nom.
— Pourquoi en a vez-vous changé?
— J'ai eu mes r'aisons pour cela.
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— Sans doute, et je vais vous les dire :vous avez été accusé de meurtre il y a quelques années; une récompense a été offerte pour votre arrestation, et vous vous êtes soustrait à la justice. — Oui , je vois que c'est bien vous , votre physionomie me ledit. Vous êtes mon prisonnier, monsieur; suivez-moi tranquillement. Lu résistance est inutile, et vous ne vous en trouveriez que plus mal.
Le cœur de Joé avait presque cessé de battre, tandis que le constable lui parlait ainsi; il sentit qu'il était inutile de nier, et que le moment était arrivé où le châtiment d'un crime devait tomber sur lui ou sur son père. Il suivit donc, sans dire un seul mot, l'officier de justice, qui, lui prenant le bras, fit venir un fiacre, lui dit d'y monter, s'y plaça à côté de lui, et dit au cocher de les conduire au bureau de police de l'arrondissement.
Dès que le constable eut expliqué au magistrat quel était le prisonnier qu'il amenait devant lui, celui-ci dit à Joé qu'il devait avoir soin de ne rien dire qui put venir à l'appui de l'accusation intentée contre lui; après quoi, il lui demanda s'il se nommait Joseph Rushbrook.
Joé répondit affirmativement.
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— Avez-vous à dire quelque chose qui puisse m'empéchtT de vous envoyer en juisou?
— Non; si ce n'est que je ne suis pas coupable.
— Il y a environ sept ans , — dit l'officier de justice, — que j'ai eu entre les mains un mandat d'arrêt contre lui. Il était presque encore enfant.
— Il devait l'être tout-à-fait, à en jnger par ses traits, — dit le magisîrat, tout en préparant l'ordre d'emprisonnement. — Je me rappelle parfaitement cette affaire.
Le constabie reçut le mandat du juge, et une demi-heure après Joé se trouvait dans le séjour destiné au crime. Son sang se glaça quand il se vit enfermé entre les murs épais d'une prison, et dès que le geôlier l'eut laissé seul , il fut saisi d'un frissoninvolontaire et il se couvrit le visage des deux mains. Il avait pourtant pour soutien la plus grande de toutes les consolations, — le sentiment infime de son innocence. Mais quand il se rappelait combien il avait été heureux depuis quelque temps; quand il songeait à Emma, et qu'il voyait sa belle perspective et ses plus chères espérancesdétruitesen un instant, il n'est pas étonnai) t que ses larmes coulassent en abon-
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dance- A qui ferait-il connaître sa situation? Hélas! Elle ne serait biejitôt que trop généralement connue, et le meurtrier supposé ne serait-il pas abandonné de tout le monde, d'Emma tUe-méme? — Non, il y avait une personne que lien ne pourrai', éloigner de lui, — une personne sur la fidèle amitié de laquelle il pouvait compter. — Marie ne l'abandonnerait pas, même dans la position où il se tiouvait. C'était à elle qu'il écrirait, et il lui apprendrait dans quelle situation il se trouvait. Ayant pris celte délermination, quand le geôlier vint dans sa chambre, environ deux heures après son arrivée, il lui demanda ce qu'il lui fallait pour écrire , et il fit sur-le-champ une lettre à Marie pour lui expliquer en peu de mots sa position, ajoutant qu'il devait être transféré le lendemain dans la prison d'Exeler pour être jugé dans cette ville, et la priant, si cela lui était possible, de venir l'y voir. Après l'avoir cachetée il la renut au porte-clefs; et lui donnant une guinée, il le pria de la faire mettre à la poste. — Soyez tranquille, mon jeune maître, — lui ilit le porte clefs; — elle est en bonnes mains, et je l'y mettrai moi-même. — Savez-vous bien que votre affaire est une des plus étranges que
j'aie jamais vues ? Nous venons d'en causer entre nous. Le premier mandat d'arrêt qui a été lancé contre vous date au moins de huit ans; et, à vous voir , on ne vous en donnerait pas plus de dix-sept à dix-huit.
— J'en ai pourtant vingt-deux, — dit Joé.
— Chut! Ne dites cela à personne; et moi je l'oublierai. — L'âge fait beaucoup dans une cour de justice, on croira que vous étiez toutà-fait enfant quand vous avez fait le coup ; — car d'après les dépositions, il paraît qu'il n'y a pas de doute, — et ce ne sera pas une affaire de corde, vous pouvez en être sur : vous en serez quitte pour passer l'eau. Ainsi donc, prenez courage, et ayez l'air aussi jeune que vous le pourrez.
Marie reçut la lettre de Joé le lendemain , et après l'avoir lue , elle fut au désespoir. Son ouvrage était tombé à ses pieds, et son visage était encore baigné de larmes, quand mistress Austin entra dans son cabinet de toilette où Marie était à travailler.
— Qu'avez-vous donc, Marie? — lui demanda-t-elle.
— Je viens de recevoir une lettre de mon frère, madame; il est dans la plus grande dé-
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tresse, etje vous supplie de me permettre d'aller le voir sur-le-champ.
Votre fière! Dans quel embarras se trou-
ve-t-il?
Marie ne répondit rien , mais ses pleurs redoublèrent.
— Si votre frère est dans la détresse, je ne vous refuserai certainement pas cette permission. Mais il faut me dire quelle en est la cause, sans quoi comment puis-je vous donner des avis ou vous aider ? Est-ce une affaire sérieuse ?
— Il est en prison, madame.
— En prison! Pour dettes , je suppose?
— Non , madame ; il est accusé d'un meurtre, qu'il n'a pas commis.
— D'un meurtre ! et il ne l'a pas commis! — Pourquoi — quand — où — ce meurtre a-t-il eu lieu ?
— Il y a bien des années, madame, — quand il était encore enfant.
— Que cela est étrange ! — s'écria mistress Auslin, respirant à peine, et se laissant tomber sur une chaise ; — mais où , Marie, où ce meurtre a-t-il été commis?
— Dans le comté cie Devon, madame; à Urassford.
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Misfress Aiistin tomba à terre sans connaissance. Marie, très surprise, lui donna tous les secours possibles , et ayant enfin réussi à lui rendre l'usage de ses sens, elle la plaça sur un sofa. Mistress Ausiin y resta quoique temps, la tète enfoncéeVlans les coussins, tandis que Marie était debout près d'elle. Enfin mistress Austin leva la tète , et appuyant une main siu' le bras de Marie, elle lui dit d'un ton solennel :
— Marie, ne me trompez j)as, vous m'avez dit que ce jeune homme est votre frère; — n'est-ce pas un mensonge? je sîiis sûre que c'en est/m. — Répondez-moi , Marie.
— 11 n'est pas mon frère de naissance, madame; mais je l'aime comme s'il l'était.
— Répondez à une autre question , Marie, et que ce soit avec vérité. — Vous savez sans doute son véritable nom ; quel est- il ?
— Joseph Rushbrook^ madame, — répondit Marie en pleurant.
— J'en étais sûre! s'écria mistress Austin en fondant en larmes; — je le savais. Le coup est porté enfin, que Dieu ait pitié de moi! Que faire? Quel parti prendre? — Et mistress Austin s'abandonna à toute sa douleur.
Marie était au comble de l'étonnement. Elle
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ne pouvait concevoir ni comment sa maîtresse pouvait savoir quelque chose de l'histoire de Joi', ni pourquoi elle était plongée dans un chagrin si violent. Elle resta quelque temps près de mistress Austin sans lui parler, et quand elle la vit un peu plus calme, elle lui dit:
— Puis-je aller le voir, madame?
— Oui, bien certainement. — Marie, il ne faut i^lus avoir de secrets pour moi; il faut que vous me disiez tout. Vous voyez que je prends à ce jeune homme un intérêt aussi vif que vousmême. Que cela vous suffise quanta présent. Avant que je vous en dise davantage, il faut que vous soyez franche avec moi, et que vous me disiez comment vous avez connu ce jeune homme, et tout ce que vous savez de sa vie. Vous pouvez compter que je vous aiderai l'uh et l'autre de tous les moyens qui seront en mon pouvoir, et que l'argent ne sera pas épargné. Après celte assurance, je puis croire que vous ne me cacherez rien.
— Non certainement, madame, car je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer. — Marie lui dit alors qu'elle demeurait à Gravesend quand elle vit Joé pour la première fois , et ce
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ne fut pas sans quelque hésitation qu'elle fit cette première partie de son récit ; mais mistress Austin n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et Marie continua sa relation, qu'elle finit par les renseignements qu'elle avait eu l'adresse de tirer de Furness, par leur fuite de Gravessend, et par son arrivée chez mistress Austin.
— Ainsi, c'était Joseph Rushbrook qui vous accompagnait la première fois que vous êtes venue ici?
— Oui, madame; mais un domestique prenant trop de libertés avec moi, Joé prit mon parti; M. Austin entendit du bruit, et en demanda la cause; les domestiques rejetèrent la faute sur Joé, et il ordonna qu'on le chassât de la maison. Joé n'a plus voulu revenir ici, attendu la manière dont il avait été traité; cependant c'était lui qui était avec moi dans la chambre au rez-de-chaussée dont vous ouvrîtes la porte il y a quelques semaines, comme vous pouvez vous le rappeler.
Mistress Austin joignit les mains, les pressa sur son front et dit :
— Et qu'a-t-il fait depuis ce temps?
Marie infoima sa maîtresse de tout ce qu'elle savait sur ce sujet.
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— Eh bien ^ Marie , il faut que vous alliez le voir sur-le-champ. Il vous faudra de l'argent, je vous en donnerai. Mais promettez-moi de ne pas lui dire un mot de ce qui vient de se passer entre nous^ c'est-à-dire pour le moment.' Avec le temps, je pourrai vous permettre d'en dire davantage.
— Vous pouvez vous fier à moi , madame. Mais il est trop tard à présent pour que je parte ce soir; j'attendrai jusqu'à demain matin, si vous le trouvez bon.
— Fort bien , ma bonne fille : je préfère que vous ne parliez pas ce soir, car j'ai encore bien des questions à vous faire. Mais en ce moment je désire être seule. Allez dire à M. Austin que je suis fort indisposée et que je ne descendrai pas pour dîner.
— Vous apporlerai-je votre dîner ici, madame?
— Vous pouvez V apporter j — répondit iriistress Austin avec un sourire mélancolique.
Jamais deux personnes ne se quittèrent avec un aussi grand désir d'être seules que ne le firent mistress Austin et Marie. Celle-ci s'acquitta d'abord de sa commission, et monta ensuite dans sa chambre afin de pouvoir réfléchir sans
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élre interrompue. Quelle pouvait être la cause de la conduite de mistress Austin? Que pouvait-elle savoir de Joé Rushbrook ? Pourquoi prenaii-eile tant d'intérêt à lui? Elle avait entendu dire aux domestiques que M. et mistress Austin avaient vécu autrefois dans une sphère beaucoup plus humble; que M. Austin était un officier en retraite ; mais cela n'expliquait pas pourquoi mistress Austin avait montré une si vive émotion. Marie eut beau réfléchir , et se rappeler tout ce qui s'était passé entre elle et sa maîtresse, elle n'en devint pas plus instruite, et elle cherchait encore à pénétrer ce mystère, quand la chambrière vint lui dise que niistress Austin avait déjà sonné deux fois. Celte dame , de son coté, était dans un état de perplexité encore plus pénible, et elle ne pouvait reprendre assez decahne poiu' être en état de se décider sur ce qu'elle devait faire. Son fils en piison , et sur le point d'être mis en jugement, accusé d'un crime capital qu'il n'avitit pas commis! Dirait il la vérité, et sacrifierait-il son père? Elle ne le croyait pas. Mais s'il gnrdait le silence, neserait-il pas condamné?et s'd l'était, pouvait-elle s'abstenir de le revoir ? Ne devait-elle pas divulguer ce qu'il chercherait à
si»?
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cacherPEt si la véritééfait connue, clécoiivriraiton que le père de Joseph liiislibrookelM. Aiistin élaient le même individu ? A niait -il quelque chance d'échapper à la justice ? Ne serail-il pas reconnu lot ou tard? Dans quelle situation terrible elle se trouvait! Mais d'une autre part, ne devait-elle pas faire connaître à son mari la position de leur fils ? S'il en était instruit , ne se dénoncerait il pas lui-même? Oui certainement, il ne souffrirait pas que la peine du crime qu'il avait commis retombât sur son fils. — Et Marie qui savait déjà tant de choses, — qui avait vu sa détresse et son avgoisse, — qui avait tnnt d'affection pour son fils, devait-elle se confier entièrement à elle? Pouvait-elle s'en dispenser? Telles étaient les différentes idées oui agitaient le cœur de mistress Austin. Enfin elle résolut de ne rien dire à son mari ; d'envoyer Marie à son fils; d'avoir ce soir même une nouvelle conversation avec elle , et de décider ensuite si ellehii ferait une confidenceentière.Ce fut après avoir pris cette détermination qu'elle sonna.
— Vous trouvez-vous mieux, madame? — demanda Marie en entrant doucement dans sa chambre.
— Oui, Marie, je vous remercie. Prenez
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votre ouvrage , et asseyez-vous près de moi. Je désire vous parler encore de ce jeune homme , Joseph Rushbrook. Vous avez dû voir que je prends à lui un vif intérêt.
— Oui, madame.
— Il y a quelques parties de votre histoire que je ne comprends pas bien. Voilà près de cinq ans q-ue vous êtes à mon service. J'ai eu tout lieu d'être contente de vous sous tous les rapports. Vous vous êtes toujours conduite en jeune personne modeste , sage et attentive.
- — Je vous suis fort obligée de votre bonne opinion , madame.
— Et j'espère que vous conviendrez que je n'ai pas été pour vous une maîtresse dure, mais qu'au contraire je vous ai prouvé que j'étais satisfaite de votre conduite.
— Bien certainement, madame, et je me flatte de ne pas manquer de reconnaissance envers vous.
— Je vous crois, Marie, et je désire que vous ayezen moi une confiance sans réserve. Ce queje désire savoir, c'est comment vous avez pu en si peu de temps faire une connaissance assez intime avec ce Furness pour en obtenir toutes les informations qu'il vous a données. — Avec
0[; l.E HRACONJNllîH. ît^*
qui demeuriez-vous à Graveseiid ? Comment y gngniez-vous votre vie ? Vous ne m'en avez rien dit. Il semble si étrange que cet homme ait confié des secrels si importants à une femme qu'il voyait pour !a première fois!
Les pleurs de Marie coulèrent , mais elle ne répondit rien,
— Ne pouvez-vous me répondre , Marie ?
— Pardonnez-moi, madame ; mais si je vous dis la vérité, — et je ne puis vous faire un mensonge, — vous me mépriserez, vous m'ordonnerez peut-être de quitter votre maison sur-lechamp; et alors que deviendrai-je:'
— Marie, vous êtes injuste à mon égard si vous pensez que je voulusse prendre avantage contre vous d'un secret extorqué. Je vous fais cette question, parce qu'il est nécessaire que je sache la vérité, et parce que je ne puis vous donner toute ma confiance sans obtenir d'abord toute la vôtre. Répondez-moi donc, Marie, et ne craignez rien.
— Je vous répondrai;, madame; mais n'oubliez pas, je vous prie, que j'ai demeuré près de cinq ans avec vous, et que j'ai été jiendant tout ce temps une fille honnête et modeste. — Je ne l'ai pas toujours été, je l'avoue. — Et II. 16
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Marie baissa la tête en rougissant de honte.
— Nous sommes tous pécheurs, Marie. — répondit mistress Austin; — et quelle est la personne qui n'est jamais tombée dans l'erreur? Nous lisons dans l'Ecriture : — Qtie celui qui est sans péché jette la premièi-e pierre; — et nous y vo^ ons aussi : — Qu'il y a plus de joie au ciel poiu' un seul pécheur qui se repeut, qtie pour quatre-vingt-dix-nctif justes qui n'ont pas besoin de se repentir. — Ne craignez donc pas que je sois sévère envers vous, ma pauvre enfant. En me donnant votre confiance, "VOUS vous faites de moi une amie, et il faut que vous soyez la ujienne, Marie, car j'ai grand besoin d'en avoir une en ce moment.
La pauvre Marie tomba à genoux devant mistress Austin, qui était à demi couchée sur un sofa, ei lui baisa à plusieurs reprises une main qu'elle mouillait de ses larmes.
Mislress Austin fut vivement émue, et quand Marie eut repris un peu de calme, elle se souleva sur le coude, lui passa un bras autour du cou, et tirant sa tête à elle, la baisa sur le front.
—Vous êtes vraiment une amie, madame, — dit Marie en s'essuyant les yeux j — puisse Dieu
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VOUS récompenser! Vous êtes malheureuse; je ne sais pourquoi; mais je mourrais pour vous servir. JVlettez-moi seulement à l'épreuve.
— D'abord, Marie, contez-moi votre histoire, autant que vous le voudrez. Je désire la connaître.
— Je ne vous cacherai rien, madame, — répondit Marie. Et elle lui raconta en détail son mariage, la conduite et la mort de son mari; la manière dont elle avait vécu ensuite, et la résolution qu'elle avait prise de mener une autre vie, résolution dont elle avait si bien prouvé la sincérité.
— Marie, — lui dit mistress Austin quand elle eut terminé son récit, — vous vous trompez beaucoup si vous croyez que l'aveu que^ vous venez de nie faire m'ait fait perdre la bonne opinion quej'avaisde vous; au contraire, je vous en estime davantage. Peu de femmes, bien peu, ont eu le courage de prendre la résolution que vous avez prise et l'ont exécutée comme vous l'avez fait. Auparavant, je n'osais w.e confier à vous; à présent , je sens que je puis le faire. Je ne vous demande pas de ne point trahir ma confiance; je suis sure que vous en êtes incapable. Mes lèvres ne resteront
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scellées que sur un s^ul point, parce que c'est un secret qui n'appartient pas à moi seule, et que je n'ai \^s la permission de le divulguer. Il est certain que je prends un vif intérêt à ce jeune homme", et je puis même ajouter que je tiens à lui par des nœuds sacrés et bien chers; mais quels sont exactement ces nœuds, c'est ce que je ne dois dire à personne en ce moment. Vous m'avez déclaré que vous croyez à son innocence; et moi je vous dis que vous avez raison dy croire. Il n'a pas commis le crime dont il est accusé. Je sais qui est le coupable, mais je n ose révéler son nom.
— C'est précisément ce que Joé m'a dit , madame; et il a ajouté qu'il ne le ferait jamais connaître, quand même il serait mis en jugement.
— Je crois qu'il tiendra sa parole, ^Nlarie , — dit mistress Austin en fondant en larmes. — Pauvre jeune homme 1 II est horrible de penser qu'il puisse être puni pour un crime qu'il n'a pas commis î
— Mais, madame, s'il est déclaré coupable, sûrement il ne sera pas puni de mort. Il était si jeune alors !
— Je ne sais qu'en dire.
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— Il est bien étrange que son père et sa mère aient disparu si soudainement. Cela me paraît suspect.
— Vous devez avoir vos idées d'après ce que vous avez déjà appris, — répondit mistress Austin d'un ton calme; — mais, comme je vous l'ai déjà dit , mes lèvres sont scellées sur ce point. Ce que je désire à présent, Marie, c'est que vous ne lui appreniez pas encore que je prends intérêt à lui, ni même que je suis informée de sa situation. Prenez toutes les informations possibles sur l'issue probable de cette affaire, et quand vous l'aurez vu, revenez ici pour m'instruire de ce qu'il vous aura dit et de tout ce qui se sera passé.
— Oui , madame.
— Il faut que vous partiez demain de bonne heure. Je vous ferai conduire en voiture jusqu'à l'endroit où passe la diligence d'Exeter. Pendant que j'y songe, prenez ma bourse, Marie, et ne l'épargnez pas; car en ce moment il ne faut pas regarder à l'argent. — A présent, il faut que je me mette au lit, car je suis très souffrante.
— Prenez quelque chose avant de vous coucher, madame; cela vous fera du bien.
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— Oui. Apportez-moi uti verre de vin et un biscuit. Je me sens très faible.
Apres avoir pris ce léger repas, mistress Austip entra de nouveau en conversation avec Marie à qui elle fit cent questions sur son fils. Marie, qui n'avait rien à lui cacher, lui répondit avec franchise, et la pauvre mère fut plus convaincue que jamais que la rectitude des principes de son fils aurait fait de lui un ornement de la société. Vint .ilors la pensée pleine d'amertume qu'il allait se sacrifier lui-même; qu'il serait condamné comme meurtrier, déshonoré, peut-être, exécuté, et elle s'écria en se tournant avec agitation sur son oreiller : — Grâce à Dieu, il est innocent! — Son pauvre père souffre plus que lui.