CHAPITRE XIX
Dans lequel notre héros se résout à être pendu.
Joé ne fut pas fâché de se trouver seul. Pour la première fois, l'absence de Marie lui parut un soulagement. Son esprit était presque aussi égaré que celui de Marie par suite de l'étrange nouvelle qu'il venait d'apprendre. — Son père devenu un des plus grands propriétaires , un des hommes les plus éminents du comté de Dorset, et universellement respecté! — Sa mère, comme il l'avait appris depuis long-temps par les lettres de Marie , courtisée et recherchée, aimée et admirée! Si, lorsqu'il n'était encore qu'un enfant , il avait formé la résolution , il s'était promis, pouvait-il dire, de prendre sur
lui tout le poids d'un crime pour en délivrer son père, qui n'était alors qu'un pauvre braconnier, combien n'était-ce pas encore plus son devoir, à présent que son père , élevé si haut, sentirait bien plus vivement sa dégradation , que sa chute serait plus terrible, et sa honte plus humiliante.
— Non , non, — pensa Joé: — si j'accusais mon père à présent, — si je l'accusais d'un crime qui pourrait le conduire à l'échafaud ,
— non seulement on me regarderait comme son assassin, mais on dirait que je l'ai dénoncé pour hériter de ses biens. Je serais montré au doigt comme un homme ayant sacrifié son père à sa cupidité. Je serais évité, fui, méprisé, et je l'aurais mérité. La honte d'avoir un père mort sur un gibet ne serait rien comparée à l'ignominie d'un fils qui aurait occasionné cette mort. Je suis maintenaxit doublement tenu d'exécuter ma résolution , et quoi qu'il puisse m'arriver, ce secret mourra avec moi. — Joé goûta cette nuit un sommeil paisible.
Le lendemain matin, M. Trévor se pr^renta devant lui.
— J'ai vu votre sœur, Rushbrook , — lui dit-il, — et à sa prière je viens pour vous ren-
ou LE BRACONNIER. 205
dre tous les services qui seront en mon pouvoir. Elle a dû vous voir depuis ce temps , et en ce cas, je ne doute pas qu'elle ne vous ait dit que vous ne devez avoir aucun secret pour votre avocat. Celui qui doit vous conseiller et vous défendre dans une pareille affaire est votre ami le plus sûr. Son honneur lui fait une loi de garder vos secrets, et quand même vous me déclareriez que vous avez commis ce meurtre, cette confidence ne ferait que me donner plus de zèle à vous défendre. J'ai ici copie de l'enquête faite par le juge coroner il y a plus de huit ans, et de la déclaration rendue contre vous par le jury. Maintenant dites-moi franchement comment les choses se sont passées, et j'en verrai mieux de quelle manière je dois parler aux jurés pour les convaincre.
— Vous êtes bien bon, monsieur, mais je n'ai rien à dire, — pas même à vous, — si ce n'est que je ne suis pas coupable du crime dont on m'accuse.
— Mais dites-moi donc comment cet événement est arrivé.
— Je n'ai rien à dire de plus, monsieur, et, tout en vous remerciant , je n'en dirai pas davantage.
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— Cela est fort étrange. Il s'élève contre vous de fortes preuves. Les dépositions contre vous sont-elles exactes ?
— Elles le sont , car les déposants ont décrit les choses telles qu'elles leur ont paru.
— Et cependant vous n'êtes pas coupable?
— Je ne le suis pas ; je le déclarerai à la cour, et j'abandonnerai mon sort au jury.
— Êtes-vous fou ? Votre sœur est une charmante jeune femme; elle m'a inspiré beaucoup d'intérêt ; mais si vous êtes innocent , vous sacrifiez volontairement votre vie.
— Je fais mon devoir, monsieur, et , quoi que vous puissiez penser de ma conduite , ce secret mourra avec moi.
— Et pour qui vous sacrifiez-vous ainsi, si, comme vous le prétendez et comme votre sœur le déclare, vous êtes innocent?
Joé ne répondit rien , et s'assit sur le bord de son lit.
— Qui a commis le meurtre si ce n'est pas vous? — s'écria M. Trévor; — si vous ne répondez pas à cette question, il faut que je renonce à vous défendre.
— Vous venez de me dire tout-à-l'heure que si je m'avouais coupable , vous ne m'en défen-