‹ Joseph RushbrookChapitre 25 sur 28 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Dans lequel notre héros persiste dans sa résolution jusqu'au bout.

Marie petoiirna à Exe ter. Le jugement de notre héros devait avoir lieu le lendemain. Elle préférait être près de lui, plutôt que d'être témoin de la détresse et de l'agonie de mistress Austin, à qui elle ne (touvait offrir aucune consolation. L'état d'incertitude dans lequel elle était elle-même avait quelque chose de si cruel, que ce fut piesque un soulagement pour elle de voir arriver le jour du jugement. M. Trévor avait encore une fois essayé de raisonner notre héros, mais sans pouvoir ébranler sa résolution , et quand il entra dans la cour de justice , on voyait évidemment à sa physionomie qu'il était mécontent et contrarié, ce qui ne l'empêcha pourtant pas de faire son devoir, Joé fut placé à la barre, et son extérieur était si différent de ce qu'on s'attendait à voir II. 18

Q^^ JOSEPH EUSHBROOK

dans un homme accusé du crime de meurtre , qu'il fit naître sur-le-champ un vif intérêt; car tous les spectateurs croyaient voir un scélérat dont tous les traits annonceraient la bassesse et le crime, et ils voyaient un beau jeune homme dont le front était calme et la physionomie pleine d'intelligence, dont les yeux ne se baissaient pas sous les regards curieux qui se dirigeaient vers lui , et dont l'air était ferme sans avoir rien d'offensant. Il est vrai qu'on voyait sur son visage des traces de chagrin, et que ses joues étaient pâles; mais personne, ayant quelque connaissance du monde et un caractère tant soit peu charitable , n'aurait pu dire qu'on trouvât en lui le moindre symptôme de crime. On fit prêter serment aux jurés ; on lut l'acte d'accusation , et après cette lecture, le juge, qui n'avait pas bien entendu la date du crime prétendu , dit au greffier :

— Quelle est la date? — J'entends la date de l'année.

Le greffier lui ayant répondu , il ajouta : — Il y a plus de huit ans ! — Et ayant jeté un regard sur l'accusé : — A cette époque, — continua-t-il, — ce devait être un enfant.

— Enfant pour l'âge , mais non pour le

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crime, mylord , — répliqua l'avocat poursuivant,— comme cela n'arrive que trop souvent, et comme nous le prouverons tout-à-l'heure.

Comme les dépositions à la charge de Joé fuient les mêmes en substance que celles que nous avons déjà rapportées , comme ayant été faites lors de l'enquête qui avait eu lieu huit ans auparavant , nous nous dispenserons d'en parler. On fit la lecture de celle de Furness, attendu qu'on n'avait pu le trouver pour lui signifier une sommation de comparaître. A mesure que les faits se développaient et semblaient bien appuyés, les spectateurs commençaient à éprouver moins de compassion pour l'accusé, et un grand nombre secouaient la tête et se pinçaient les lèvres.

Quand les témoins à charge eurent été entendus, M. Trévor se leva pour prendre la défense de l'accusé. Il commença par tourner en ridicule l'idée d'accuser un enfant d'un pareil crime, — car !e prisonnier, — dit-il, — ne pouvait être qu'un enfant à l'époque où le meurtre a été commis. Regardez ie, messieurs les jurés. Rappelez-vous qu'il y a huit ans et plus que le colporteui- Byres a ét(' assassiné; à peine l'accusé paraît-il à présent dix-sept ans.

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Il aurait eu peine à porter un fusil à l'époque dont il s'agit.

— L'âge du prisonnier n'est pas mentionné dans l'acte d'accusation, — dit le juge.

— Pouvons-nous le lui demander, mylord?

— demanda un juré.

— Il peut répondre à cette question , si bon lui semble, — répondit le juge; — mais il n'y est pas obligé. Il ne paraît certainement pas plus de dix-sept ans — Prisonnier, consentezvous à dire votre âge à messieurs les jurés? Songez que vous avez le droit de le refuser.

— Je n'ai pas d'objection à le dire, mylord,

— répondit Joé, sans avoir égard à un clignement d'oeil de son conseil. — J'ai eu vingt-deux ans le mois dernier.

M. Trévor se mordit les lèvres à cette malheureuse preuve de la véracité de notre héros; mais il chercha à en tirer parti en faisant observer aux jurés que la franchise de l'accusé, qui n'avait pas voulu profiter de son air de jeunesse pour les induire en erieur, était un fort argument en sa faveur. Il fit alors remarquer que les dépositions contre lui étaient extrêmement vagues, et dit ensuite : — Messieurs les jurés, si l'on était venu me demander mon

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opinion sur cette affaire , sans que j'eusse aucune cormaissance préalable de l'accusé , j'en serais certainement venu à la conclusion suivante : j'aurais dit, — et votre bon sens, votre intelligence, seront sans doute d'accord avec moi sur ce point, — qu'en supposant que le colporteur Byres eût reçu la mort par les mains de l'accusé , — je {\\s en supposant, car je nie qu'il en existe aucune preuve, — la cause doit en avoir été que l'enfant ayant rencontré tout-à-coup le colporteur, tandis que sa conscience lui disait qu'il était occupé d'une pratique illicite, le braconnage, son fusil partit accidentellement , et le coup eut des suites fatales; et j'aurais cru ensuite que l'accusé étant épouvanté du malheur qu'il venait de causer sans en avoir l'intention , son premier mouvement avait été de se cacher. Je crois, messieurs, que tels sont les faits réels de l'affaire; car, quoi de plus naturel qu'un enfant , dans de pareilles circonstances , ait été saisi d'effroi, et qu'il ait cherché à se dérober par la fuite à l'enquête qui devait avoir lieu ?

— C'est votre opinion que vous énoncez, monsieur Trévor. Faut-il que j'en conclue que le prisonnier adopte cette défense ? — demanda le juge.

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— Mylord , le prisonnier a déclaré, à l'ouverture de la séance , qu'il n'est pas coupable du crime qui lui est imputé.

— Je le sais; mais je désire savoir si la défense du prisonnier est qu'il n'a contribué en aucune manière à la mort du colporteur, ou qu'il ne Ta causée qu'accidentellement et sans intention.

— Mylord, — répondit M. Trévor en hésitant un peu, — mon devoir envers mon client ne me permet aucune admission.

— Je crois que, tout bien considéré, la dernière marche serait la plus sûre, — dit le juge avec humanité.

M. Trévor était dans un grand embarras et ne savait quel parti prendre. S'il déclarait positivement que le fusil de notre héros était parti par accident, il craignait que celui-ci ne lui donnât un démenti; et cependant, si l'accusé lui permeltait d'affirmer ce fait, il voyait à l'air et au ton du juge que l'affaire se terminerait d'une manière satisfaisante pour son client. Il est à peine nécessaire de dire que le juge, l'avocat poursuivant, les jurés et tout l'auditoire, étaient surpris de voir le conseil du prisonnier hésiter ainsi.

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— Monsieur Trévor, — dit le juge , — êlesvous dans l'intention d'affirmer que le coup de fusil est parti par accident ?

— Je n'ai tiré aucun coup de fusil, mylord, — dit Joé d'une voix ferme et sonore.

— Le prisonnier a répondu pour moi, mylord , — dit M. Trévor. — Nous savons fort bien qu'en faisant une déclaration d'homicide accidentel , nous pourrions sans danger abandonner l'accusé à la décision d'un jury intelligent ; mais le fait est que le prisonnier n'a pas tiré un coup de fusil , et par conséquent il ne peut avoir commis le meurtre dont il est accusé.

A l'instant même où notre héros avait fait sa dernière assertion, M. Trévor avait senti que l'affaire était désespérée. Cependant, il déploya tout son talent pour faire un fort appel aux jurés; mais ce n'était qu'une déclamation; il ne put répondre à aucun des faits contenus dans les dépositions, et la réplique de l'avocat poursuivant établit complètement le crime de notre héros, d'après ce qu'on appelle une chaîne de présomptions. Après le résumé du juge, les jurés se retirèrent pour délibérer, et au bout de quelques minutes, ils rendirent une déclaration

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de culpabilité contre l'accusé, mais en le recommandant fortement à merci. Quoiqu'à cette époque on accordât rarement la grâce d'un accusé, notre héros était si jeune, et il y avait tant de mystère dans cette affaire, que le juge^ après avoir prononcé la peine de mort, n'hésita pas à déclarer que la clémence royale la commuerait en celle de déportation à vie. Notre héros ne répondit rien , salua le juge et les jurés, et on le reconduisit en prison. Quelques minutes après, les bras de Marie fondant en larmes étaient autour de son cou.

— Vous ne me blâmez pas , Marie , — lui dit-il.

— Non, non! — répondit -elle en sanglotant. — Tout ce que le monde peut faire n'est rien quand on est innocent.

— Je serai bientôt loin d'ici , Marie, — dit Joé s'asseyant sur le bord du lit; — mais, grâce au ciel, tout est terminé.

Emma Phillips se présenta à son imagination , et il se couvrit le visage des deux mains.

— Si ce n'était pour elle, — pensa-t-il; — mais que doit-elle penser de moi, — de moi, condamné comme meurtrier! Ah! c'est ce qu'il y a de plus dur à supporter!

ou LK BHACONNIEH, q8i

— Joé, — dit Marie qui l'examinait en silence, — il faut que je m'en aille. — Vous la verrez à présent, n'est-ce pas?

— Je ne la reverrai jamais. — Elle me méprise déjà.

— Votre mère mépriser son noble et généreux fils! Comment pouvez- vous le croire?

— Je pensais à une autre personne. — Oui, oui, je désire voir ma mère.

— En ce cas, je pars. — Songez quelles doivent être son inquiétude et son impatience 1 Je prendrai une chaise de poste, je voyagerai toute la nuit, et demain matin je serai près d'elle.

— Partez, ma chère Marie, partez! Hâtezvous d'arriver près de ma pauvre mère, et diteslui que je suis Oui, que je suis heureux et

résigné. — Adieu !

Marie le quitta; et Joé, dont le cœur était brisé à l'instant où il se disait heureux, — car il pensait qu'il allait être séparé d'Emma pour toujours , — se jeta sur son lit, et s'abandonna à un sentiment de tendresse et d'angoisse qu'il ne pouvait plus réprimer.

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