‹ Joseph RushbrookChapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Dans lequel chacun est en mouvement, excepté notre héros.

Marie partit en chaise de poste et arriva chez sa maîtresse avant le jour. Elle resta dans sa chambre jusqu'à l'arrivée de la poste, et alors son premier soin fut de s'emparer des journaux avant que le sommelier les eût ouverts, en disant que sa maîtresse était éveillée et les lui avait demandés. Elle prit la même précaution à l'égard des journaux qui arrivaient plus tard dans la journée, de sorte que M. Austin ne put lire dans aucun journal le compte que tous rendirent du procès de son fils; résultat qu'on aurait peut-être obtenu sans le chercher, car il était rare que M. Auslin jetât les yeux sur un journal Dès que l'heure ordinaire du lever de sa maîtresse fut arrivée , Marie se présenta devant elle, et lui apprit le triste dénouement du procès. Mistress Austin la char-

ou LE BRACONNIER. ^83

gea de dire aux domestiques qu'elle allait accompagner sa maîtresse dans mie visite que celle-ci allait faire à une de ses amies qui demeurait à quelques milles et qui était dangereusement malade, et chez qui elle resterait vingt-quatre heures , et peut-être même deux ou trois jours, si elle n'allait pas mieux Marie fit ensuite tous les préparatifs pour ce petit voyage, et un peu avant la nuit, elle partit en poste avec sa maîtresse pour Èxeter.

Mais si M. Austin ne lisait pas les journaux, d'autres personnes les lisaient, et de ce nombre était le major Mac Shane. Il était le même matin avec O'Donahue et leurs deux femmes dans sa bibliothèque lorsque la poste arriva. Le major prit le journal , mais à peine l'eut-il ouvert , que le nom de Rushbrook lui frappa les yeux. Il lut le commencement de Tarticle , et siffla très haut de surprise.

— De quoi s'agit-il donc , mon cher ? — demanda mistress Mac Shane.

— De quoi il s'ngit*. mon bijou ? — mille meurtres 1 — Mais ne m'interrompez pas en ce moment , car toutes mes idées sont en confusion. '

Il lut le compte-rendu du procès ei du juge-

ment , et , sans dire un seul nnot , mit le journal entre les mains d'O'Donahue. Dès que celui-ci eut fini de lire cet article , le major lui fit signe de sortir de la chambre.

— Je ne me soucie pas que mistress Mac Shnne le sache , — dit le major, — elle prendrait l'affaire trop à cœur. Mais que feronsnous , O'Donahue ? Vous voyez que le jeune homme n'a pas voulu dire un mut contre son père , et qu'il s'est laissé condamner. Ce serait une pauvre consolation pour mistress Mac Shane de savoir que l'enfant perdu est retrouvé , quand il ne l'est que pour être envoyé de l'autre côté de l'eau ; car elle en chérit la mémoire plus qu'elle ne chérirait une douzaine de petits Mac Shane , s'il avait p!u au ciel de les lui accorder. Il vaut donc mieux qu'elle ne sache ! ie!i. Mais qu'allons - nous faire ? *

— Il me paraît que le mieux serait de partir sur-le-champ pour Exeter,

— Oui , et de le voir.

— Mais auparavant, Mac Shane , je voudrais consulter l'avocat qui l'a défendu.Nousluidirons tout ce que nous savons du père, quels sont nos soupçons, ou pour mieux dire quelle est notre

ou LE BRACONNIER. Îi85

conviction. Peut-être nous dirait- il comment il faut nous y prendre pour obtenir sa grâce.

— C'est un bon avis ; mais quel prétexte prendrons-nous pour partir?

— Quant à ma femme, je puis lui dire la vérité, et je réponds qu'elle gardera le secret; et pour la vôtre elle croira tout ce que vous voudrez lui dire.

— Oui, elle le croira , la bonne créature, et c'est pourquoi je ne puis jamais supporter de la tromper en rien. Mais dans le cas dont il s'agit , nous la trompons par intérêt pour ellemême. — Si vous chargiez votre femme de lui dire qu'il faut que vous alliez sur-le-champ à Londres, et qu'elle désire que je vous accompagne , attendu qu'il s'agit d'une affaire importante?

— Soit , — répondit O'Donahiie. — Faites atteler des chevaux à une chaise de poste , et pendant ce temps j'arrangerai l'affaire avec nos femmes.

Ce projet fut bientôt exécuté, et une demiheure après , les deux amis étaient en route pour Exeter. Ils y arrivèrent assez tard dans la soirée, et ils se logèrent dans le principal hôtel de cette ville.

Mistress Austin et Marie y étaient arrivées

286 JOSEPH RUSHBROOR

une demi-heure avant eux , et elles avaient fait choix d'un hôtel plus modeste , où elles seraient moins exposées aux regards des curieux. Il était trop tard pour qu'elles pussent entrer dans la prison le même jour , et elles allèrent voir notre héros le lendemain matin , à peu près à la même heure que Mac Shane et O'Donahue rendirent leur visite à M. Trevor.

Peut-être ferons-nous mieux de laisser l'imagination de nos lecteurs se peindre la scène qui se passa entre la mère et le fils , car nous n'en avons déjà eu qu'un trop grand nombre de pénibles dans la dernière partie de cette histoire. Il est plus facile de se figurer que d'exprimer la joie et la douleur d'une mère et d'un fils qui , après une longue séparation , ne se revoient que pour se séparer pour toujours , et le déchirement de cœur du fils affectueux, de la mère passionnée, et de la servante, ou , pour mieux dire , de l'amie dévouée. Mais l'affliction des deux dernières fut portée à son comble , quand notre héros , serré dans les bras de sa mère en lui racontant toutes ses aventures , avoua que ce qui ajoutait encore à ses souffrances était l'idée de se séparer pour toujours du premier , — du seul , — de l'ancien objet de toute son affection.

ou LE BRACONNIER. 287

— Mon pauvre enfant ! — s'écria mistress Austin , — c'est véritablement une coupe bien amère. Puisse Dieu , dans sa miséricorde , jeter un regard sui* vous , et vous consoler !

— Il le fera, ma mère ; mais quand je serai loin d'ici, — non auparavant , — non avant que vous puissiez le faire sans danger, — promettez-moi d'aller voir Emma , et de l'assurer que je n'étais pas coupable. — Je puis tout supporter , si ce n'est son mépris.

— Je vous le promets, mon fils, je vous le promets ; et je l'aimerai tendrement pour l'amour de vous. — A présent , continuez votre histoire , mon cher enfant.

Nous laisserons notre héros et sa mère achever leur conversation, pour aller rejoindre Mac Shane et O'Donahue , qui , dès qu'ils eurent déjeuné, se rendirent chez M. Trévor.

Mac Shane , qui remplissait le rôle d'orateur, lui apprit le motif de leur visite.

M. Trévor lui fit part de l'obstination de notre héros et de l'impossibilité où il s'était trouvé de lui éviter une condamnation. Il ajouta qu'il y avait dans cette affaire un mystère qu'il ne pouvait approfondir.

Mac Shane prit sur lui de le lui expliquer ,

ayant été, comme nous l'avons déjà dit, assez chiirvoyant pour le pénétrer ; et O'Donahue déclara qu'il avait la même opinion du caractère de Rushhiook père.

— Et vous dites que ce père a disparu ? — dit M. Trévor.

— Complètement ; il m'a été impossible d'en découvrir les traces.

— Comme je le disais à sa sœur , — dit M. Trévor.

— Il n'a pas de sœur, — s'écria Mac Shane, l'interrompant.

— Cependant une jeune femme , — et très jolie, je vous assure, — est venue me trouver à Londres pour m'engager à me charger de le défendre , et elle s'est présentée à moi comme sa sœur.

— Cela est étrange, — dit iMac Sliane, ayant l'air de réfléchir.

— Quoiqu'il en soit, — continua M. Trévor, — et comme je le disais à cette jeune femme , j'ai été chargé de deux affaires différerites pour deux individus portant le même nom, Joseph Rushbrook. La première a dû valoir à mon client force félicitations, mais l'autre ne peut être suivie que de condoléances.

ou LE BRACONNIER. aSû

— Que voulez-vous dire? — demanda Mac Shane.

— Que j'ai fait prononcer il y a quelques années, au profit d'un individu nommé Joseph Rushbrook, l'envoi en possession d'une fortune considérable. J'ai demandé à la sœur de notre jeune ami s'il ne serait pas son parent, et elle m'a répondu négativement

— Le jeune Rushbrook n'a point de sœur; j'en suis sur.

— Je me rappelle \ présent que l'homme qui a hérité de cette fortune m'a dit dans le temps qu'il avait été officier dans l'armée.

— Comptez-y bien, O'Donahue , c'est notre Rushbrook . il s'est promu lui-même au grade d'officier. — Savez -vous ce qu'il est devenu , monsieur Trévor ?

— Il demeure dans le comté de Dorset.

M. Austin lui a légué tous ses biens, à condition qu'il prendrait son nom.

— C'est lui , c'est lui , j'en ferais serment! — s'écria Mac Shane. — Phillaloo ! il n'y n plus de mystère à présent. Il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas voulu me rendre ma visite , et qu'il se tienne renfermé chez lui. — Pardon , monsieur Trévor, mais pourriez-vous me dire quelle

agO JOSEPH RUSHBROOK

sorte d'homme c'était ? car je n'ai jamais vu ce M. Austin.

— Un grand et bel homme ayant une tournure militaire ; un peu brusque , mais n'ayant rien de vulgaire, avec des cheveux et des yeux noirs , et un nez aquilin.

— C'est son signalement exact, — s'écria O'Donahue.

— Et sa femme , l'avez- vous vue? — demanda Mac Shane.

— Non , jamais.

— Eh bien , moi , je l*ai vue , et elle a l'air d'une bonne et aimable créature. Je n'ai jamais mis le pied chez eux ; je m'y suis présenté , et j'ai laissé ma carte, voilà tout. Mais je l'ai rencontrée plusieurs fois en maison tierce. Au surplus , puisque vous ne la connaissez pas , il est inutile de vous en parler , cela ne prouverait bien. Et à présent, monsieur Trévor, que nous conseillez-vous de faire?

— C'est une affaire qui présente de grandes difficultés , et je voudrais y réfléchir avant de vous donner un avis. Je crois pourtant que vous feriez bien d'aller faire une visite au jeune Rushbrook , et de voir ce que vous pourriez obtenir de lui. Et si vous voulez revenir ici de-

ou LE BRACOWWIEB. agj

main matin, je serai mieux préparé à voqs donner mon opinion.

— Je ferai ce que vous me conseillez, monsieur; j'irai d'abord voir mon jeune ami ; mais je ne m'appelle pas Mac Shane , si je ne fais pas ensuite une visite au père,

— N'agissez pas avec précipitation , je vous en prie , — dit M. Trévor. — Souvenez-vous que vous êtes venu ici pour me consulter. Vous devez donc entendre du moins mon avis avant de prendre un parti.

— Vous avez raison , monsieur. Ainsi , en vous faisant lous mes remerciements, nous allons prendre congé de vous, et nous vous reverrons demain matin.

Mac Shane et O'Donahue se rendirent alors à la prison, et demandèrent à voir notre héros.

— Il y a en ce moment deux dames avec lui , — dit le geôlier; — mais comme elles y sont depuis trois heures, je présume qu'elles ne tarderont pas à partir.

— Nous attendrons, — répondit O'Donahue.

Au bout d'un quart d'heure, mistress Austin et Marie arrivèrent dans la chambre du geôlier, où se trouvaient déjà Mac Shane et O'Do-

nabue. La première , dont tout le visage était couvert d'un voile épais, n'avait pas dessein d'y entrer ; mais le chagrin" et l'agitation l'avaiei^ tellement accablée qu'elle pouvait à peinë/se soutenir, et Marie, en descendant , l'avait engagée à s'y arrêter un instant pour prendre un verre d'eau. Les deux amis se levèrent quand elle entra. Elle reconnut sur-le-cbamp Mac Sbane , et l'idée des suites que pouvait avoir cette rencontre , se présentant a son esprit, lui fit une si forte impression , qu'elle tomba sur une chaise sans connaissance.

Marie courut dan s une chambre voisine pour chercher de l'eau , et pendant ce temps Mac ShaneetO'Donahue s'approchèrent de mistress Austin pour lui donner des secours. Le dernier écarta son voile pour lui donner de l'air, et le major la reconnut à l'instant. Il ne lui resta donc plus aucun doute que M. Austin ne fût Joseph Rushbrook, autrefois soldat dans son régiment.

Desaue quelques signes annoncèrent qu'elle allait recouvrer l'usage de ses sens, Mac Shane eut la délicatesse de se retirer, et faisant un -igné au geôlier, O'Donahue et lui moulèrent dans la chambre de notre héros. L'accueil fut

ou LE BRACONNIER. 9.98

très cordial de part et d'autre; mais MacShane ne perdit pas un instant pour entrer en matière. Il dit à Joé qu'il savait qui avait commis le ^meurtre dont il était accusé , et il alla jusqu'à lui déclarer positivement que c'était son père. Joé ne voulut pas l'avouer. Il voyait avec plaisir qu'ils étaient convaincus de son innocence; mais déterminé à porter la peine du crime de son père , il ne voulut pas déclarer la vérité. Mac Shane et O'Donahue le quittèrent donc , convaincus qu'à moins qu'ils ne prissent des mesures décidées sans la participation de notre héros , il n'y avait aucune chance de le soustraire à sa triste destinée. Frappés d'admiration de son courage , et touchés de son dévouement pour un indigne père , ils lui firent leurs adieux en lui promettant seulement de faire les plus grands efforts en sa faveur.

Page 1