CHAPITRE XXII
Une entrevue.
Conformément à ce qui avait été convenu la
veillé, Mac Shane et O'Donahue retournèrent le lendemain chez M. Trévor;et, après une demi-heure de consultation, il fut décidé qu'ils essaieraient de voir M. Austin, et qu'ils feraient part du résultat de cette entrevue à l'avocat, qui devait retourner à Londres le jour suivant. Ils partirent en poste , allèrent aussi vite que quatre bons chevaux purent les conduire, et se rendirent directement chez M. Austin , où ils arrivèrent vers six heures du soir.
. Il était arrivé que , la soirée précédente , M. Austin avait demandé sa femme. Le domestique lui rapporta ce que Marie avait dit dans la cuisine, et M. Austin, qui était de mauvaise humeur, fit venir le cocher qui avait conduit la voiture, et lui demanda si l'amie de mistress Austin était fort mal. Le cocher répondit qu'il n'avait conduit sa maîtresse que jusqu'à la ville voisine; qu'elle y avait pris des chevaux de poste, et qu'il ignorait où elle était allée. Ce mystère ne plut pas à un homme du caractère de M. Austin , et il se livra tour à tour à l'indignation et aux alarmes. Il passa la nuit sans dormir, et il avait attendu toute la journée avec impatience le retour de sa femme, quand un bruit de roues se fit entendre , et une voi-
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ture s'arrêta à sa porte. C'était celle de Mac Shane qui demanda si M. Austin était chez lui. Le domestique répondit qu'il allait s'en informer, et M. Austin pensant que cette visite inattendue pouvait avoir rapport à l'absence de sa femme, donna ordre qu'on fit entrer les deux inconnus. Il tressaillit en entendant annoncer leurs noms, mais reprenant aussitôt son sangfroid, il resta debout près de la table en se redressant de toute sa hauteur.
— Monsieur Austin , — dit O'Donahue , — nous avons pris la liberté de venir vous voir pour une affaire importante. Comme M. Austin, nous n'avons pas le plaisir de vous connaître ; mais, si je ne me trompe, nous avons autrefois servi Sa Majesté dans le même régiment.
— Je ne prétends pas nier, messieurs , que vous ne m'ayez connu autrefois dans des circonstances bien différentes, — répondit Austin avec hauteur. — Asseyez-vous, je vous prie, messieurs , et apprenez-moi la cause de cette visite.
— Puis-je vous demander, monsieur Austin, si vous avez lu les journaux depuis quelques jours? — demanda Mac Shane.
— Non. Et maintenant que j'y songe, je me
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souviens — ce qui est extraordinaire — que les journaux ne m'ont pas été remis très régulièrement ces jours derniers.
— Probablement parce qu'on voulait vous cacher la nouvelle qu'ils vous auraient apprise.
— Puis-je vous demander quelle est cette nouvelle ? — dit Austin avec surprise.
— Le procès et la condamnation à la déportation à vie d'un nommé Joseph Rushbrook, déclaré coupable du meurtre d'im nommé Byres. — Vous savez sans doute qu'il est votre fils?
— Vous avez sûrement vu ce jeune homme et il vous a fait cette déclaration ? — dit M. Austin.
— Nous avons vu ce jeune homme, et il ne nous a pas fait cette déclaration , — répondit O'Donahue. — Mais prétendez- vous nier le fait?
— Je ne sais de quel droit vous avez jugé a propos de venir m'interroger chez moi , — répliqua Austin. — En supposant que j'aie un fils, et que ce fils, comme vous le dites, ait été coupable d'un crime , en quoi cela vous regarde-t-il ?
— Avec votre permission, monsieur Austin,
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— dit Mac Shane, — je vous prouverai d'abord qu'il est votre fils. Le meurtre a été commis à Grassford où vous demeuriez il y a huit ans et quelques mois. Votre fils a quitté votre domicile et s'est caché par suite de cette affaire, et il est tombé entre les mains du capitaine , — maintenant général, — ■ O'Donahue. Lorsqu'il s'est établi en Russie , il m'a confié votre fils , que j'ai adopté comnje le mien, et que j'ai mis dans une bonne pension pour lui donner de l'éducation. Ayant été reconnu par un nommé Furness, autrefois maître d'école à Grassford, il prit de nouveau la fuite pour éviter d'être arrêté, et depuis ce temps, je ne l'ai revu pour la première fois qu'hier matin, à l'instant où sa mère mistress Austin sortait de la chambre qu'il occupe à présent dans la prison d'Exeter.
Austin tressailllit. La cause de l'absence mystérieuse de mistress Austin était expliquée, et il ne pouvait plus refuser d'avouer que Joé était son fils. Après une minute de silence, il répondit :
— J'ai beaucoup à vous remercier de vos bontés pour mon pauvre enfant , major Mac Shane, et je suis véritablement affligé qu'il soit dans une telle situation. A présent, que
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j'en suis informé, je ferai pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir. Il existe d'autres Rushbrook que nous, messieurs, et vous ne devez pas être surpris que je n'aie pas voulu admettre sur-le-champ que ma famille eût été frappée d'une telle tache. Je vous déclare, sur mon honneur, que je n'avais pas la moindre idée que mistress Austin fût allée le voir. Ce fait ne peut me laisser aucun doute , quoiqu'il m'ait été soigneusement caché jusqu'à ce moment.
Quoique Austin répondît avec tant de sangfroid , il ne faut pas supposer que le même calme régnât dans son cœur. Au contraire, depiïis le commencement de cette entrevue, il avait été dans un état d'agitation extrême; une lutte terrible avait lieu dans son sein entre les passions qui s'y disputaient l'empire, et ses traits en portaient l'empreinte pénible.
— iMonsieur Austin , — dit O'Donahue , — vous me permettrez peut-être de sonner pour vous faire apporter un verre d'eau ?
— Non, monsieur; je vous remercie , — répondit Austin respirant avec effort.
— Monsieur Austin, — continua Mac Shane, — puisque vous êtes convenu que Joseph Rush-
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brook est votre fils, — votre chair et votre sang, piiis-je vous demander ce qne vous aveï dessein de faire en sa' faveur? Souffrirez^voifs que la loi suive son cours, et qu'il soit banni de son pays pour toute sa vie?
— Que puis-je faire, messieurs? il a été jugé et condamné. Bien certainement, si tous mes efforts pouvaient réussir à....; mais je crains qu'il n'en existe aucune chance.
— Si je le croyais coupable, monsieur Austin, je ne serais pas ici; mais je le crois innocent. Ne pensez-vous pas de même?
— Je ne crois pas, monsieur, qu'il soit capable d'avoir commis ce crime. Mais cela ne sert à rien, puisqu'il est condamné.
— J'en conviens , à moins qu'on ne puisse trouver le véritable meurtrier.
— Sans doute , — répondit Àustin en tremblant.
— Me chargerai-je de le dénoncer, monsieur Austin :
— Le..,, connaissez-vous? — demanda Austin en se levant.
— Oui , Rushbrook , — s'écria Mac Shane, d'une voix de tonnerre; — oui, je le connais : c'est vous.
Austin ne put résister à ce coup. Il tomba sur le plancher comme si une balle lui eût traversé le cœur. O'Donahue et Mac Shane coururent à son aide, le relevèrent, le placèrent sur un sofa ; mais il était sans connaissance et sans ^aouvement, et ils sonnèrent pour qu'on vînt à son secours. Mac Shane et O'Donahue voyant qu'ils ne pouvaient exécuter leurs intentions dans la situation où se trouvait M. Austin , se retirèrent . et sortirent de la maison à l'instant où la chaise de poste qui ramenait mistress Austin et Marie s'arrêtait à la porte.