CHAPITRE IL
Dans lequel le chaudronnier devient amoureux d'une grande dame.
Pendant plusieurs mois, Spikeman et notre héros voyagèrent ensemble. Joé avait appris à repasser un couteau et des ciseaux aussi bien queSpikeman lui-même, et il se chargeait alors d'une partie de la besogne. Ils se convenaient parfaitement, et ils passaient leur temps fort agréablement , se permettant tous les jours quelques heures de repos, et faisant une lecture sur le bord du chemin.
Une après-midi qu'il faisait très chaud, ils s'étaient enfoncés dans un petit bois, étant à la suite d'un jardin qui paraissait dépendre d'un vieux manoir qui s'élevait sur une hauteur à peu de distance. — Joé, — dit Spikeman, — je crois que nous sommes ici sur une propriété privée , et si cela est, on peut nous en chasser, ce qui ne serait pas agréable. Placez
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donc la roue dans un endroit où elle ne soit pas en vue, et alors nous pourrons nous permettre une sieste , ce qui a bien son mérite par un temps aussi chaud.
— Qu'est-ce qu'une sieste? — demanda Joé.
— Une sieste est le sommeil auquel on se livre au milieu de la journée , comme le font les Espagnols, les Italiens, et en général tous les habitants des pays chauds. Les gens du bon ton appellent cela faire la sieste , mais je sup« pose qu'un chaudronnier ambulant doit dire faire un somme.
— Eh bien, faisons un somme, — dit Joé, s'étendanr sur l'herbe à côté de Spikeman.
Le sommeil ne leur avait pas encore fermé les yeux , quand ils entendirent la voix d'une femme qui chantait à peu de distance : la voix venait évidemment du jardin qui était entre eux et la maison.
— Chut 1 — dit Spikeman, levant un doigt et se soulevant sur le coude.
La chanteuse avançait évidemment de leur côté, et elle chantait d'une voix mélodieuse la chanson d'Ariel :
« Je suis tapi dans la coupe de la primevère , où l'abeille vient recaeillir son miel. »
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— Oh ! — s'écria une voix douce quand la chanson fut terminée, — je voudrais pouvoir me glisser dans la coupe d'une primevère. — Eh bien, miss Araminte, vous ne venez pas encore? 11 paraît que vous n'êtes pas pressée de faire une promenade ; je me mettrai donc à lire mon nouveau livre ?
Après ce soliloque, il y eut quelques instants de silence ; Spikeman fit signe à Joé de rester où il était, et s'avança sur les mains et les genoux aussi près de l'autre côté du bois qu'il osa le hasarder.
Au bout d'une couple de minutes , on entendit un autre pas, et bientôt après une autre voix.
— Eh bien, Mélisse, pensiez-vous que je ne viendrais jamais? Ce n'est pas ma faute; mon on»cle a voulu que je lui frottasse le pied.
— Oui, c'est là que le bât blesse , — répondit celle qui avait chanté. — Eh bien , c'était un sacrifice de l'amitié sur l'autel de l'humanité. Pauvre papa! je voudrais savoir lui frotter le pied. Mais quand cela m'arrive , c'est toujours avec un air de contredanse ; il prétend que je frotte trop fort ; je ne fais pourtant que suivre la musique.
— Sans doute, et il en fait autant ; car vous le faites quelquefois danser, étourdie que vous êtes.
— Je ne suis pas propre à être garde-malade , Araminte ; c'est un fait. Je suis fâché de le voir souffrir, mais je ne puis rester deux minutes à la même place, vous le savez. J'ai fait une grande perte en perdant ma pauvre mère ; et quand elle est morte , je ne sais ce que je serais devenue , sans ma chère cousine Araminte.
— Vous lui êtes utile d'une autre manière ; vous chantez , vous touchez du piano , et cela calme ses souffrances.
— Oui , et je le fais avec plaisir, car c'est à peu près tout ce que je puis faire. Mais, Araminte, mon chant est comme celui de l'oiseau en cage , il faut que je chante où ma cage est suspendue. Oh , combien je voudrais avoir été homme!
— Je crois qu'il n'a jamais existé une femme qui n'ait dit la même chose à quelque époque de sa vie , quelque doux et tranquille que fût son caractère j mais comme cela est impossible...
— La seule chose qui nous reste à désirer, c'est d'être femme d'un homme, — n'est-ce pas, Araminte?
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— Je suppose qu'il est naturel de le désirer, Mélisse, mais il est bien rare que j'y songe. Il faut d'abord que je voie un homme que je puisse aimer, avant de penser au mariage.
— Et maintenant dites-moi quelle espèce d'homme vous croyez que vous pourriez aimer.
— Je voudrais qu'il fût ferme, généreux, beau, brave, d'une famille irréprochable, et qu'il eût beaucoup d'argent. — Voilà tout.
— Ah, voilà tout! — J'admire votre voilà tout; je crains qu'il ne soit pas très probable que vous trouviez un tel mari. — S'il est ferme, il n'est guère vraisemblable qu'il soit très généreux ; et si à ces deux qualités vous ajoutez la naissance , la richesse , la beauté et la bravoure, je crois que votre voilà tout est très déplacé. — Quant à moi, j'ai d'autres idées.
— Je voudrais les connaître , Mélisse.
— Je ne désire pas que mon mari soit un très bel homme , mais qu'il soit plein de feu et d'énergie; que ce soit un homme... un homme qui puisse me rappeler raisonnablement à l'ordre. Je m'inquiète fort peu qu'il soit riche, parce que je le suis assez pour enrichir l'homme que j'aimerai ; mais il faut qu'il ait reçu une bonne éducation , — qu'il aime la lecture , —
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qu'il ait du romanesque dans le caractère, et que sa naissance, quelque pauvre qu'il pût être, soit respectable, c'est-à-dire que ses parents ne soient pas des marchands en détail. Vous savez que je préfère un coursier plein d'ardeur à un cheval tranquille; et, si je me mariais, j'aimerais un mari que j'aurais quelque peine à conduire. — Je crois que je le dompterais.
— Beaucoup d'autres ont pensé de même avant vous, mais elles se sont trompées.
— Oui , parce qu'elles ont cherché à y parvenir par la douceur et la soumission , croyant ainsi les désarmer ; mais cela ne réussit jamais ;
— non, pas plus que la colère. Quand un homme renonce à sa hberté , il fait un grand sacrifice, — j'en suis sûre, — et une femme doit l'empêcher de sentir qu'il est enchaîné.
— Et comment vous y prendriez-vous pour cela. Mélisse?
— En employant une variété infinie de moyens;
— en étant toujours de bonne humeur; — en l'invitant à sortir au lieu de le laisser rester à la maison attaché à mon tablier; — en partageant ses amusements ; — et en ayant toujours chez moi des gens qui lui plaisent, de manière à éviter d'être trop souvent tête à tête. L'oiseau en
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ca^^e cherche toujours à s'échapper; mais ouvrez-Kii la porte, laissez-le prendre son vol. et il y rentrera de lui-même. Comme de raison, je suppose à mon mari un bon cœur et un bon caractère. Plutôt que d'épouser ce que vous appelez un homme sage et tranquille, je m'enfuirais avec le capitaine d'un corsaire. — Et encore un chose, Araminte; quelque passionnée que je pusse être pour mon mari, jamais je ne lui ferais connaitre toute l'étendue de mon affection et de mon dévouement. Je voudrais qu'il supposât toujours que je puis l'aimer encore davantage , — en un mot , qu'il lui reste encore quelque chose à gagner; car, comptez-y bien, quand un homme est assuré qu'il n'a plus rien à gagner, c'est la fin de ses attentions pour vous. Vous ne pouvez supposer qu'un homme se mettra en chasse sans avoir de gibier à poursuivre.
Vous êtes une étrange fille, Mélisse ; j'espère seulement que vous ferez un bon mariage.
—Je l'espère aussi ; mais ce que je puis vous dire, c'est que si je fais une méprise, mon mari, dans tous les cas, verra qu'il en a fait une aussi. J'ai en moi un certain petit lutin, qui, s'il était
éveillé par de mauvais procédés, lui ferait voir qu'il a trouvé en moi à qui parler. Je suis presque fâchée d'être si riche, car il en résulte que j'ai des soupçons contre tout homme qui me fait un compliment, et il y en a bien peu dans ce monde qui dédaigneraient de se marier pour de l'argent.
— Je le crois comme vous, Mélisse; mais abstraction faite de votre fortune, vous êtes faite pour être aimée pour vous-même.
— Grand merci, cousine. Sortant de la bouche d'une femme, c'est un fort joli compliment. Mais à présent commençons notre nouveau livre.
Les deux jeunes cousines s'assirent sur un banc , Mélisse se mit à faire une lecture tout haut, et Spikeman , qui n'avait encore vu le visage d'aucune d'elles, se glissa sans bruit dans un endroit d'où il pouvait les voir toutes deux à son aise, et il resta près d'une heure dans cette situation. Alors Mélisse ferma son livre, et reprit avec sa compagne le chemin de la maison en chantant.
— Joé, — dit Spikeman, — je ne croyais pas qu'il existât une femme comme cette jeune fille. Elle réalise l'idée que je me suis faite de
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ce que doit être une femme. Il faut que je découvre qui elle est ; j'en suis épris , et
— Et vous avez envie d'en faire la femme d'un chaudronnier, — dit Joé en riant.
— Joé , vous vous ferez une querelle avec moi si vous parlez ainsi. — Allons au village, nous n'en sommes pas loin.
Dès qu'ils y furent arrivés, Spikeman entra dans le cabaret qui en était la seule auberge. Pendant tout le reste de la journée, il fut dans un état d'abstraction , et Joé s'amusa à lire. A neuf heures du soir, toute la compagnie quitta le cabaret, et Spikeman entra en conversation avec l'hôtesse. Dans le cours de l'entretien, elle l'informa que la maison qu'il avait vue appartenait au squire Mathews, qui avait autrefois été à la tête d'une grande manufacture, et qui avait acheté ce domaine; qu'il était depuis long- temps attaqué de la goutte, et qu'il ne voyait presque personne, ce qui était fâcheux pour le village; qu'il avait un fils qui était dans l'Inde avec son régiment, et qui, disait-on, ne vivait pas en très bonne intelligence avec son père, car celui-ci était violent et colère, ce qu'il fallait peut-être attribuer à ses souffrances. Miss Mélisse, sa fille, et miss Araminte, sa nièce,
demeuraient avec lui et étaient généralement aimées, car elles étaient toutes deux très charitables envers les pauvres. Après avoir obtenu ces renseignements, Spikeman alla se coucher, mais il ne dormit pas de la nuit, comme Joé aurait pu l'attester, car son compagnon, en se tournant sans cesse d'un côté et puis de l'autre, ne lui permit pas de fermer l'œil. Le lendemain matin, ils se levèrent de bonne heure et se remirent en marche.
— Joé, — dit Spikeman après une heure de silence, — j'ai beaucoup réfléchi la nuit dernière.
— C'est ce que je suppose, car bien certainement vous n'avez pas dormi.
— Non, cela m'a été impossible. Le fait est, Joé, que je suis déterminé à épouser cette miss Mathews si j'y puis réussir. C'est une entreprise audacieuse pour un chaudronnier ambulant, direz-vous, mais non pour un homme né gentleman. Je croyais que jamais une femme ne me ferait tourner la tête; mais il y a un courant dans les affaires de ce monde, et je m'y laisse entraîner. S'il me conduit à la fortune , tant mieux; sinon, quand il s'agit d'un grand projet, comme dit un poète latin , il suffit de
ravoir conçu (i). Je suis convaincu qu'elle aurait en moi un bon mari, et ce ne sera pas ma faute si je ne le deviens pas.
Avez- vous dessein de lui demander sa main en bonne forme, un pied appuyé sur
votre roue?
— Non, impertinent, non; mais je veux faire de ma roue de remouleur une roue de fortune, et avec votre aide j'y réussirai.
— Vous êtes sûr de mon aide, si vous parlez sérieusement, mais je ne conçois pas comment vous vous y prendrez.
—J'ai déjà arrangé une sorte de programme; mais les détails n'en sont pas encore tout-à-fait arrêtés. Il faut que j'aille le plus tôt possible dans la ville voisine, car j'ai des préparatifs à
faire.
Dès qu'ils y furent arrivés, ils se logèrent suivant leur usage dans un humble cabaret et Spikeman , s'étant rendu chez un marchand papetier, dit qu'il avait à faire une commission pour une dame , et acheta de la cire à cacheter, un cachet en verre ayant pour
{\) In magnU voluisse sat est. - Note du traducteur.
devise « Espérance , » du papier à lettre doré sur tranche, et quelques autres objets qu'il fit envelopper dans du papier afin de ne pas les salir. 11 acheta ensuite chez un parfumeur du savon parfumé, une brosse à cheveux et d'autres objets de toilette , et alla chez un perruquier pour se faire couper les cheveux.
— A présent, Joé , je suis prêt , — lui dit-il quand il fut de retour. — Demain matin , nous retournerons sur nos pas.
— Quoi ! au village que nous avons quitté hier?
— Oui , et où nous resterons peut-être quelque temps.
En arrivant au village le lendemain , Spikeman loua une chambre et y resta , laissant à Joé le soin de faire tourner la meule. Quand celui-ci revint dans la soirée , il vit que Spikeman avait fait bon usage du savon , car il avait rendu à ses mains presque leur couleur naturelle. Il avait aussi fait sa barbe, s'était lavé la tète et avait bien brossé ses cheveux.
— Vous le voyez , Joé, j'ai déjà commencé mes opérations : je serai bientôt prêt à jouer le rôle d'un gentleman qui s'est fait chaudronnier pour gagner le cœur d'une belle dame.
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— Je VOUS souhaite du succès ; mais quel est votre plan?
— Vous le saurez demain matin ; maintenant, il faut nous coucher.