‹ Joseph RushbrookChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Préparatifs d'attaque.

Spikeman se leva le lendemain de bonne heure. Quand ils eurent déjeuné, il dit à Joé de prendre la roue et de le suivre. Dès qu'ils furent sortis du village, Spikeman dit à notre liéros : — Il ne convient pas que nous restions dans ce village. Il y a, à un demi-mille d'ici, une chaumière où j'ai déjà logé une fois ; nous verrons si nous pouvons y trouver un logement aujourd'hui.

Quand ils y furent arrivés, Spikeman obtint à des conditions raisonnables une chambre pour quelques jours; disant qu'on lui demandait un prix si exorbitant dans le village, qu'il ir. 4

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ne voulait plus y loger , et qu'il espérait avoir beaucoup d'ouvrage chez le squire Mathews. Dès que le marché fut conclu, ils marchèrent vers le petit bois tenant au jardin de la maison du squire.

— La première chose à faire , Joé , — dit Spikeman , — c'est de stimuler la curiosité. Nous pouvons avoir à attendre un jour ou deux avant que l'occasion s'en présente; mais j'attendrai un mois s'il le faut. Je regarde comme certain que miss Mathews vient souvent s'asseoir sur le banc où je l'ai vue , soit seule, soit avec sa cousine , car toutes les dames ont leur retraite favorite. Je ne veux pas qu'elle me voie encore; il faut d'abord que je fasse une impression sur son esprit. Maintenant laissez la roue sur la lisière du bois, et suivez-moi, mais ne parlez pas.

Quand ils furent entrés dans le bois , Spikeman fit une reconnaissance avec précaution pour s'assurer si l'une ou l'autre des deux cousines était sur le banc. N'y voyant personne, il revint près de Joé.

— Elles ne peuvent venir sans que nous les entendions marcher , — ^iit-il à notre héros ; — ainsi attendons avec patience.

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Spikeman s'assit sur l'herbe , et Joé suivit son exemple. — Allons , Joé , — dit-il , — nous pouvons lire lui peu pour passer le temps. J'ai apporté avec moi deux volumes de Byron.

Pendant une demi-heure , Spikeman fit une lecture à Joé à demi-voix. Alors ils entendirent la voix de miss Mathew^s , qui s'approchait en chantant. — Elle est seule , — dit Spikeman en regardant à travers le feuillage, — c'est précisément ce que je désirais. A présent, Joé, je vais lire à haute voix. — Et il lut le passage suivant en y donnant le ton et l'expression convenables :

« J'aimais , et j'étais payé de retour. On me dit que vous n'avez jamais connu ce doux penchant. Si cela est vrai , il faut que j'abrège le récit de mes plaisirs et de mes chagrins, car ils vous sembleraient frivoles et absurdes. Mais chacun n'est pas né pour régner ou sur ses passions , ou , comme vous, sur soi-même et sur des nations. Je suis, ou plutôt j'étais un prince ; je commandais à des milliers d'hommes, que je pouvais conduire sur le champ de bataille où ils auraient versé leur sang pour moi ; mais je n'avais pas le même empire sur moi-même. Mais , pour en revenir à mon récit, j'aimais et j'étais payé de retour ; c'est vraiment un heureux destin , mais un destin où le bonheur est suivi de peine. »

— Je crains que cela ne soit que trop vrai ,

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— dit Spikeman en soupirant, — Shakspeare a dit avec vérité : « Le cours du véritable amour n'a jamais été paisible. » On ne peut même dire que cette idée lui appartienne, car les poètes grecs et latins l'avaient exprimée avant lui. — Mais continuons :

« Nous nous vîmes en secret, et l'heure qui me conduisit près d'elle fut la récompense d'une vive attente. Les jours, les nuits , tout n'était rien , excepté l'instant qui , dans le long intervalle de la jeunesse à la vieillesse, n'en a pas un autre qui lui soit semblable. « , ; *,;

— Remarquez-vous l'extrême beauté de ce passage ? — dit Spikeman.

— Oui, je la sens parfaitement, — répondit Joé.

— Vous la sentiriez encore mieux , si vous connaissiez l'amour; mais votre temps n'est pas encore arrivé. ^^- Allons, il faut que nous partions, car j'attends des lettres importantes par la poste, et elles ne viendront pas nous chercher ici. Fermons ce livre, et reprenons la roue de ma triste fortune.

Spikeman et Joé se levèrent. Joé prit la roue, et Spikeman le suivit sans jeter un coup d'oeil en arrière. Cependant il entendit un bruit

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dans les feuilles qui lui annonça que sa manœuvre avait réussi. Dès qu'ils furent à une trentaine de toises du bois, il se chargea de traîner sa roue, et dit à Joé de regarder en arrière, et celui-ci ayant tourné la léte, aperçut à travers les arbres miss Mathews qui les suivait des yeux.

— Fort bien, — dit Spikeman, — sa curiosité est éveillée , c'est tout ce que je désirais.

Spikeman ne se trompait pas. — Araminte vint joindre sa cousine quelques instants après qu'il fut parti avec Joé.

' — Quelle aventure, ma chère Araminte! — s'écria Mélisse ; — j'en puis à peine croire mes sens.

— Qu'est-il donc arrivé, cousine?

— Voyez-vous là-bas cet homme avec une roue de rémouleur, et qui est accompagné d'un tout jeune homme?

— Sans doute, je le vois. — Qu'ont-ils fait? — ont-ils été insolents?

— Insolents ! Ils ne m'ont pas seulement vue, ils ne se doutaient pas que je fusse ici. J'ai entendu des voix en me promenant, j'ai avancé avec précaution, et quand j'ai été assise sur le banc, un homme lisait des vers , mais d'un ton si naturel , avec un accent si plein

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d'âme et d'expression! Non je n'avais jamais entendu lire ainsi. Ensuite il s'interrompit, cita Shakspeare , et parla à son jeune compagnon des poètes grecs et latins, — Il faut qu'il y ait en cela quelque mystère , Araminte.

— Quand il y en aurait un, qu'a-t-il de commun avec ces chaudronniers ambulants?

— Mais c'était le chaudronnier ambulant luimême, cousine! Ou plutôt ce ne peut être un chaudronnier ambulant , car je l'ai entendu dire qu'il attendait des lettres importantes, ce qui ne peut être le cas d'un homme de cette profession.

— Non certainement, car je doute que beaucoup d'entre eux sachent lire.

— Je donnerais mon petit doigt pour savoir quel est cet homme.

— Avez- vous vu sa figure ?

— Non, il a toujours eu le dos tourné vers moi, mais son jeune compagnon s'est retourné quand ils ont été à quelque distance. — Cela n'est-il pas fort étrange?

— Que lisait-il?

— Je n'en sais rien, mais les vers étaient admirables.— Je voudrais savoir s'il reviendra encore de ce côté. Si cela arrive

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— Que ferez-vous , Mélisse?

— Mes ciseaux ont besoin d'être repassés, ils ne coupent plus.

— En vérité, Mélisse, avez-vous envie de prendre pour amant un chaudronnier ambulant ? — dit Araminte en riant .

— Ce n'en est pas un ; j'en suis sûre. — Mais pourquoi se déguise-t-il ainsi? voilà ce que je voudrais savoir.

— Fort bien; mais je venais vous dire que votre père vous demande. Allons le trouver.

Les deux cousines retournèrent à la maison ; mais ce mystère fut plus d'une fois le sujet de leur conversation et donna lieu à force conjectures.

Dès qu'ils furent de retour dans la chaumière, Spikeman prit plume et encre, fit le brouillon d'une éptlre, la mit au net, et lut a

Joé ce qui suit :

« Je tremble qu'au premier moment ou vous « jetterez les yeux sur ce papier, vous ne le je- «tiez à l'écart sans daigner le lire; et cepen- » dant il ne s'y trouve rien qui puisse appeler „ la moindre rougeur sur les joues de la beauté « modeste. Si c'est un crime de vous avoir vue « par hasard, d'avoir cherché à vous revoir a

» la dérobée , et de regarder comme sacré tout » endroit qui a été embelli par votre présence; • — si c'est un crime de porter ses vœux de- « vaut l'autel de l'innocence et de la beauté , ou, » pour parler plus audacieusement, de vous ado- » rer, — en ce cas, je dois me déclarer coupable. » Vous me demanderez pourquoi j'ai recours à » une démarche clandestine ; simplement parce » qu'en apprenant votre nom, j'ai découvert » qu'une ancienne querelle , à laquelle vous >3 et moi nous sommes étrangers , m'empêche » de me présenter à votre père. Vous voudrez » savoir qui je suis , je puis me flatter d'être M gentleman par naissance et par éducation, — » pauvre , j'en conviens ; mais vous m'avez » rendu encore plus pauvre en me dérobant » ma paix d'esprit et mon bonheur. Je sens que » je suis hardi et présomptueux, mais vos » yeux m'ont dit que vous êtes trop bonne, » trop compatissante, pour vouloir faire peine » à qui que ce ce soit sans nécessité ; et si vous » saviez combien j'ai déjà souffert, vous n'acca- » bleriez pas davantage un homme qui était » heureux avant de vous avoir vue. Pardonnez ))donc mon audace, et excusez les moyens que «j'ai pris pour placer cette lettre sous vos » yeux. »

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— Je crois que cela suffira, — dit Spikeman. — A présent, Joé, nous irons faire une promenade et je vous donnerai vos instructions.

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