CHAPITRE IV
Attaque.
Le lendemain matin, notre héros, ayant reçu la lettre et ses instructions , se rendit près du petit bois, du côté du petit banc où s'asseyait souvent miss Mathews. Il y resta tranquillement, jusqu'au moment où il l'entendit s'approcher, et ayant attendu qu'elle se fût assise, il laissa sa roue à l'entrée du bois , et s'avança vers elle, son chapeau à la main.
— Auriez-vous des ciseaux ou couteaux à repasser, miss? — lui demanda-t-il.
Miss Mathews le regarda avec attention.
— Qui ètes-vous? — dit-elle enfin. — Êtesvous le jeune homme qui était ici hier dans l'après-midi avec un rémouleur et sa roue?
— Oui, miss; nous avons passé par ici, — répondit Joéen la saluant.
— Est-il votre père?
— Non, miss. Il est mon oncle; il n'est pas marié.
— Ah ! votre oncle ! — Eh bien , j'ai une paire de ciseaux à repasser et je vais la chercher. Amenez votre roue ici, je suis curieuse de voir comment vous vous y prenez.
Joé amena sa roue , et voyant que miss Mathews avait laissé son livre sur le banc, il y plaça la lettre à la page qui était marquée. A peine l'y avait-il placée , qu'il vit miss Mathews revenir avec sa cousine.
— Yoici les ciseaux , ayez soin qu'ils coupent bien.
— Je ferai de mon mieux, miss, — répondit Joé en se mettant à l'ouvrage.
— Y a-t-il long-temps que vous faites ce métier?
— Non, miss; je ne l'ai commencé que depuis peu.
— Et votre oncle le fait-il depuis longtemps?
— En vérité, miss, je ne saurais trop vous le dire, — répondit Joé en ayant l'air d'hésiter.
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— Pourquoi n'est-il pas avec vous?
__ Il a été obligé d'aller à la ville, miss, — c'est-à-dire à une ville à quelque distance d'ici,
pour affaires.
-Quelles affaires peut avoir un chaudronnier ambulant? — demanda Araminte.
—Peut-être pour acheter de la soudure, miss. Il en use beaucoup.
-Savez-vous lire et écrire? - demanda
î^élisse.
—Moi, miss! Comment pouriais-je le savoir?
— répondit Joé en la regardant.
Et votre oncle?
- Je crois qu'il le sait un peu.
- Ètes-vous depuis quelque temps dans ces
environs?
- Oui , miss, mon oncle a l'air d aimer ce canton. î^ous n'avons jamais été si long-temps nulle part. Voici vos ciseaux , miss , je vous réponds qu'ils couperont bien. -Mon oncle espère trouver quelque ouvrage au château quand il sera de retour.
— Combien vous dois-je?
— Rien, s'il vous plaît, miss, j'aimerais mieux ne rien recevoir de vous !
- — Et pourquoi ?
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— Parce que je n'ai jamais travaillé pour une aussi jolie dame. — Je vous souhaite le bonjour, mesdames. — Et à ces mots, il s'éloigna àla hâte avec sa roue.
— Eh bien , Araminte , qu'en pensez-vous à présent ? Ce n'est pas là un garçon rémouleur ; il est aussi poli et aussi bien élevé qu'aucun jeune homme de son âge que j'aie jamais vu.
— Je le soupçonne d'avoir été un petit menteur en nous disant qu'il ne sait ni lire ni écrire.
— Je pense de même. Pourquoi était-il si pressé de nous quitter?
— Probablement parce que nos questions ne lui plaisaient pas; je suis curieuse desavoir si son oncle viendra. — Mais votre père m'a recommandé de revenir tout de suite, Mélisse, ainsi je vous laisse avec votre livre. — Et Araminte retourna vers la maison.
Miss Mathews resta quelques minutes à réver. La conduite de Joé l'avait intriguée presque autant que ce qu'elle avait entendu la veille. Enfin elie ouvrit son livre, et, à sa grande surprise, elle y trouva une lettre — une lettre à son adresse. Elle tressaillit , la regarda, et hésita à l'ouvrir. Elle devait y avoir été mise par
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le jeune rémouleur. Ce ne pouvait être une lettre d'un chaudronnier ambulant, ce devait être une lettre d'amour, et elle ne devait pas la lire. Cependant il y avait quelque chose de charmant dans cette aventure romanesque, s il était vrai, comme elle commençait à le soupçonner, que le chaudronnier fût un amant qui avait pris ce déguisement. Mélisse n'avait besoin que d'une excuse à ses propres yeux pour ouvrir cette lettre. Enfin elle se dit : - Qui sait si ce n'est pas une humble supplique de quelque pauvre dans le besoin? Dans tousles cas, je dois la Hre.
Si c'eut été une humble supplique, miss Mélisse eût été cruellement désappointée. —Cette lettre est certainement très respectueuse, — pensa-t-elle, après l'avoir lue, -mais je ne puis y répondre; car cela ne serait pas convenable. Cependant il ne s'y trouve rien dont je puisse m'offenser. Il faut que ce soit le chaudronnier lui-même qui l'ait écrite, j'en suis sûre; il n'en dit pourtant rien, —je ne sais, mais d me tarde de voir à quoi tout cela aboutira. -- Ohl cela ne peut aboutir a rien , car je ne puis aimer un homme que je n'ai jamais vu, et je n'accorderai pas une entrevue à un étranger.
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— Non, c'est un point bien décidé. — Montrerai-je cette lettre à Araminte ? je n'en sais rien. Elle est si prude, si prudente! Elle me parlerait de convenances et de circonspection. Cela la contrarierait, lui donnerait la fièvre, la rendrait malheureuse; non, ce serait une cruauté de lui en parler, ce serait la mettre au supplice: je ne lui en parlerai que si je le juge absolument nécessaire. — I^e style de la lettre est élégant; c'est le style d'un gentleman. Je n'ai pourtant pas envie d'entrer en correspondance clandestine avec un chaudronnier ambulant; car ce doit être lui qui l'a écrite. — Quelle aventure bizarre ! Quel peut être son nom? — Et une vieille querelle de famille 1 C'est une affaire à la Roméo et Juliette. La seule différence , c'est que le Roméo est chaudronnier. Eh bien, un masque est aussi bon qu'un autre. — Il avoue qu'il est pauvre , j'aime cette franchise; elle a quelque chose d'honnête. Eh bien , après tout , ce sera un petit divertissement pour une pauvre fille comme moi, enfermée du bout de l'année à l'autre , avec de l'opodeldoc sous le nez. — Oui, je verrai comment cela finira. — Et en prenant cette détermination , Mélisse se leva , mit la lettre dans sa poche, et rentra dans la maison.
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Joé alla rejoindre Spikeman , et lui rendit compte de ce qui s'était passé.
— Tout va comme je le désire, Joé, — dit Spikeman. — Maintenant il ne faut pas y retourner demain: il faut laisser fermenter la curiosité. Si ma lettre lui a inspiré quelque intérêt, elle sera impatiente d'en savoir davantage.
Il ne se trompait pas : toute la journée suivante, Mélisse fut aux aguets pour voir si le chaudronnier ou le jeune aide se montrerait; et pendant toute la soirée, elle fut taciturne. Le surlendemain Joé ayant reçu de nouvelles instructions, parti pour le petit bois avec la roue, et en arrivant à l'endroit où était le banc dont il a déjà été parlé si souvent, il y trouva miss Malhews,
— Je vous demande pardon , miss , — lui dit-il de loin, — y a-t- il de l'ouvrage pour moi au château ?
— Avancez ici , monsieur, — dit Mélisse en prenant un ton de dignité.
— Oui, miss. — Et Joé s'avança vers elle à pas lents.
— Dites-moi la vérité, et je vous donnerai une demi-couronne pour récompense.
— Oui , miss.
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— N'est-ce pas vous qui avez mis cette lettre dans mon livre avant-hier ?
— Une lettre , miss ! quelle lettre?
— Ne le niez pas ; vous savez que vous l'y avez mise. Si vous n'avouez pas la vérité, mon père est magistrat, et je vous ferai punir.
— On m'a dit de ne pas le dire , — répondit Joé, feignant d'être intimidé.
— Mais il faut que vous me le disiez , et sur-le-champ.
— J'espère que vous n'êtes pas en colère , miss ?
— Non, si vous me dites la vérité.
— Tout ce que je puis vous dire , miss , c'est qu'un gentleman...
— Quel gentleman ?
— Un gentleman qui est venu voir mon oncle...
— Eh bien, qu'a-t-il fait ? continuez.
— Je suppose qu'il a écrit la lettre, mais je n'en suis pas sur; et mon oncle m'a chargé de la mettre dans un endroit où vous la trouveriez.
— J'entends. Un gentleman a donné cette lettre à votre oncle, et votre oncle vous a chargé de me l'apporter; n'est-ce pas cela ?
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— Mon oncle m'a remis cette lettre, mais il vous expliquera tout cela lui-même , et vous dira qui est ce gentleman.
— Votre oncle est-il de retour ?
— Il revient ce soir, miss.
— Vous êtes sûr que ce n'est pas votre oncle qui a écrit cette lettre ?
— Là , miss ! mon oncle écrire une pareille lettre , — et à une dame comme vous , — cela serait bien étrange.
— Fort étrange, sans doute ; — et Mélisse resta une minute ou deux à réfléchir. — Jeune homme, — dit-elle enfin , — il faut que je sache qui a eu l'audace de m'écrire une pareille lettre; et comme votre oncle le sait , vous me l'amènerez demain matin afin que je l'interroge; et qu'il prenne garde de me dire la vérité.
— Oui, miss ; je le lui dirai dès qu'il sera arrivé. J'espère que vous n'êtes pas en colère contre moi : je ne croyais pas mal faire en mettant dans votre livre une petite lettre aussi propre que celle-là.
— Non , je ne suis pas en colère contre vous ; c'est votre oncle qui est le plus à blâmer. Je l'attendrai ici demain , à la même heure. — Vous pouvez vous retirer.