CHAPITRE V
L'attaque continue.
Joé salua miss Mathews, et partit comme s'il eût été effrayé. Mélisse le suivit des yeux, et se dit ensuite à elle-même : — Chaudronnier ou non chaudronnier, c'est là la question. Je gagerais cent guinées , comme dirait mon père, que ce n'est point un chaudronnier; car il ne l'est point si ce jeime homme n'est pas aidechaudronnier, et ce jeune homme n'est certainement pas aide-chaudronnier. Avec quelle adresse il a dit que la lettre avait été remise par un gentleman! Maintenant je puis le faire venir pour le questionner et avoir une entrevue avec lui, sans aucun scrupule; et s'il est déguisé, je m'en assurerai bientôt.
Mélisse passa la nuit sans dormir, et à l'heure convenue , elle était assise sur le banc avec l'air de dignité d'un nouveau magistrat. Spikeman
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et Joé ne tardèrent pas à arriver. Le premier avait pris tout le soin possible de sa personne; ses mains étaient redevenues blanches à force d être lavées avec du savon , et ce n'était qu'à son costume grossier qu'on pouvait le prendre pour un chaudronnier.
— Mon garçon me dit que vous désirez me parler, miss ou madame, mais je suppose que c'est miss que je dois dire, — dit Spiktnian du ton d'un homme du commun.
— Oui, mon ami , — répondit Mélisse après avoir examiné Spikeman quelques instants. — Une lettre a été apportée ici clandestinement, ce jeune homme avoue que c'est vous qui l'en avez chargé , et je désire savoir qui vous l'avait remise.
— Allez-vous-en plus loin , — dit Spikeman à Joé d'un air de mécontentement , — puisque vous ne savez pas garder un secret, j'aurai soin que vous n'en appreniez pas d'autres.
Joé se retira, comme cela avait été convenu entre eux.
— Eh bien, miss, cette lettre a été écrite par un gentleman qui aime jusqu'au sol que touchent vos pieds.
— Et il vous a chargé de me la remettre ?
— Oui j miss; et si vous saviez comme moi combien il vous aime, vous ne seriez pas surprise de son audace.
— Mais je suis surprise de celle que vous avez eue de vous en charger, chaudronnier.
— Je fus long-temps avant d'y consentir; mais après avoir entendu tout ce qu'il me dit, je ne pus le lui refuser davantage , car il me faisait compassion , et vous auriez vous-même pitié de lui , miss , si vous saviez tout.
— Et que vous a-t-il dit?
— Il m'a dit, miss Mathews, — répondit Spikeman, qui reprit peu à peu son ton ordinaire,— qu'il avait toujours repoussé toute idée de mariage ; qu'il se levait tous les matins remerciant le ciel d'être libre et indépendant; qu'il n'avait jamais pu s'imaginer qu'une femme s'emparerait de son cœur; mais que passant un jour par hasard sur cette route , il vous avait entendue chanter pendant que vous veniez vous reposer sur ce banc. Enchanté de votre voix, la curiosité le porta à se cacher dans le bois pour vous écouter, et ce fut alors qu'il vous vit. Il fit plus, il écouta votre conversation avec une jeune personne à qui vous parliez librement et sans contrainte dans la persuasion
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que personne ne pouvait vous entendre , et vous ayant entendu exprimer vos sentiments et vos opinions, voyant qu'il existait sur la terre ce que son scepticisme lui faisait croire qu'il ne pourrait jamais y trouver, il s'était prosterné devant l'autel que son cœur élevait à la jeunesse , à la beauté, aux talents et aux principes, réunis dans la même personne, et était devenu un adorateur silencieux et invisible.
— Il paraît donc que ce gentleman , comme vous l'appelez , s'est dégradé jusqu'à écouter une conversation privée. Ce n'est pas ainsi qu'agit un gentleman.
— Ce n'était pas d'abord son intention , mais il s'est laissé entraîner par le plaisir qu'il avait à vous entendre. Ne le blâmez pas pour cela. A présent que je vous ai vue, miss Mathews , je puis lui pardonner. Mais il m'a dit encore autre chose. — Il m'a dit qu'il sentait qu'il était indigne de vous, et qu'il n'avait pas même de fortune à vous offrir, s'il avait le bonheur de vous plaire ; qu'il avait découvert une cause qui l'empêchait de se présenter dans votre famille , enfin qu'il était au désespoir. Il était resté longtemps dans ces environs, ne pouvant se ré-
yO JOSEPH RUSHBROOK
soudre à se priver de l'air que vous respiriez , et enfin il s'était déterminé à tout risquer pour obienir un bien dont sa vie dépendait. Pouvaisje lui refuser sa demande, miss Mathews? Il est d'une ancienne famille, quoique pauvre ; gentleman par naissance et par éducation , et c'est pourquoi je n'ai pas cru mal faire en lui procurant un chance de succès , quelque faible qu'elle puisse être. Si je vous ai offensée , je vous en demande pardon ; et si vous avez quelque message à lui envoyer, je le lui remettrai fidèlement, quelque cruel qu'il puisse êlre, et quand même ce serait l'arrêt de sa mort.
— Quand le verrez-vous ? — demanda Mélisse d'un ton grave. V
— . Il m'a dit qu'il serait ici dans huit jours; pas auparavant.
— Pour un homme si épris, il prend son temps à son aise. — Eh bien , maître chaudronnier , vous pouvez lui dire de ma part que je n'ai pas de réponse à lui faire. Il est absurde et contre toutes les convenances que je reçoive des lettres d'un homme que je n'ai jamais vu, et surtout que j'y réponde. Je conviens que sa l('ttre est respectueuse, sans quoi je lui enverr«|is un message plus sévère.
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— Vos ordres seront exécutés, miss Mathews, — si vous ne pouvez vous laisser persuader de le voir une seule minute.
— Très certainement non; je ne vois personne qui ne soit reçu chez mon père et qui ne m'ait été convenablement présenté. Ce peut être la coutume des gens de votre classe, maître chaudronnier, mais ce n'est pas celle des personnes de la mienne. Quant à vous, je vous recommande de no pas essayer de m'apporter une autre lettre
— Je dois vous demander pardon de ma faute, miss ?tîathews.Puis-je vous demander si je dois, quand j'aurai vu ce pauvre gentleman , venir vous rendre compte de ce qui se sera passé entre nous?
— Oui, si c'est pour m'assurer qu'il ne m'importunera plus de ses lettres.
— Vous serez obéie , miss Mathews. — Et changeant tout-à-coup d'air et de ton , — Pardon , miss, — ajouta Spikeman : — n'auriezvous pas des ciseaux ou des couteaux à repasser ?
— Non , — répondit Mélisse, se levant à la hâte, et retournant vers la maison pour cacher une envie de rire irrésistible. Elle se retourna
au bout de quelques instants , pour voir si Spikeman était parti : il était encore près du banc, et il la suivait des yeux. — Je pourrais aimer cet homme, — pensa-t-elle en continuant à marcher. — Quel œil il a , et quelle éloquence !
— Je crois que je me laisserai enlever par un chaudronnier; c'est ma destinée qui le veut.
— Pourquoi parle-t-il d'une semaine , — d'une longue semaine? — Mais comme il est aisé de percer à travers son déguisement! Comment cela fînira-t-il? — Je n'en parlerai pas encore à Araminte; non, elle en perdrait l'esprit. — Mais que je suis folle ! je ne lui ai pas demandé le nom du gentleman. Je ne l'oublierai pas la première fois.