‹ Joseph RushbrookChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Victoire.

— J'ai réussi au-delà dé mes espérances, Joé, — dit Spikeman, tandis qu'il retournait à la chaumière. — Elle sait fort bien que je plaidais

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pour moi, et non pour un autre, et elle m'a dit tout ce que mes désirs les plus ardents pouvaient attendre. Dans le fait, elle m'a accordé la permission de la revoir pour lui rendre compte du message dont elle m'a chargé pour le gentleman imaginaire , ce qui est la même chose que si elle m'eût donné un rendez-vous. A présent je ne doute plus que je ne réussisse , et il faut que je fasse mes préparatifs. Je lui ai dit que le gentleman ne serait ici que dans huit jours , et il était clair que ce délai ne lui plaisait pas. Mais il favorisera mes intérêts. Une semaine d'absence fera mûrir le fruit plus qu'une entrevue tous les jours. Il faut que je parte ce soir. Quanl à vous, vous resterez ici, car vous ne pouvez m'ètre utile où je vais.

— Et où allez-vous ?

— D'abord à Dudstone, pour retirer mon argent de la banque. J'y ai une assez bonne somme, et elle me suffira pour plusieurs mois, si j'épouse miss Malhews. Comme de raison , je changerai de costume à Dudstone , et je partirai pour Londres par la diligence , afin d'y acheter une garde-robe des plus à la mode et quelques autres objets. De là je retournerai à Cobhurst , la petite ville où nous étions l'autre

jour, et reprenant mon costume de chaudronnier ambulant, je reviendrai ici pour continuer mes opérations. — Il ne faut pas vous montrer à elle pendant mon absence.

— Certainement non. Sortirai-je delà maison?

— Pas avec la roue , du moins : vous pourriez la rencontrer sur la route , et elle vous ferait des questions.

Spikeman partit dans la soirée, fut absent cinq jotirs , et revint de bonne heure le matin du sixième. Joé n'avait pas quittéla chaumière, et il avait profité de cette occasion pour écrire à Marie. Il avait fait partir sa lettre le lendemain du départ de Spikeman pour qu'elle eût le temps de lui répondre avant son retour, mais il n'en reçut aucune réponse.

— Tous mes préparatifs sont finis, Joé, — dit Spikeman, que les cosmétiques dont il s'était servi à Londres avaient changé fort à son avantage. — L'argent ne me manque pas, j'ai une malle bien remplie à Cobhurst, et il dépendra de la rapidité du succès que j'espère, de hâter ou de différer le jour où je vous mettrai en possession de rtia roue de rémouleur. — A présent , je vais tâcher de voir miss Mathews; rûàis pour cette foiâ , j'irai seul.

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Spikeman partit avec sa roue, et arriva bientôt à l'endroit où il était accoutumé à voir miss Mathews. Mélisse, d'une fenêtre, l'avait vu de loin sur la route, et elle attendit un quart d'heure pour aller à ce qu'on peut appeler le rendez-vous; quart d'heure qui lui aurait paru au moins deux heures , si elle n'avait pas eu pendant tout le lemps les yeux fixés sur les aiguilles d'une pendule. La pauvre fdle! pendant toute celte semaine, elle n'avait fait que réfléchir à toutes les circonstances de celte aventure. Chaque mot qui avait été prononcé pendant son entrevue avec Spikeman s'était gravé dans sa mémoire; et presque snns qu'elle le sût, son cœur se livrait peu à peu à une douce impression de tendresse. Elle marcha lentement, en ayant l'air de lire un livre avec beaucoup d'attention jusqu'au moment où elle arriva près du banc.

— Avez-vous des couteaux ou des ciseaux à repasser, miss Malhews? — demanda Spikeman en s'approchant d'elle avec respect.

— C'est encore vous , maître chaudronnier? En vérité, je vous avais tout-à-fait oublié.

Que le ciel nous protège ! Combien de men-

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songes la pudeur ne fait -elle pas faire aux jeunes filles les plus innocentes !

— Il serait heureux pour d'autres, miss Mathews, que leur mémoire fût aussi peu fidèle, — dit Spikeman.

— Pourquoi cela, s'il vous plaît ?

— Je parle du gentleman pour qui vous m'avez chargé d'un message.

— Et que vous a-t-il répondu?

— Il a reconnu la folie qu'il avait faite en vous écrivant, et l'impossibilité que vous lui fissiez une réponse, et que vous voulussiez l'admettre en votre présence. Il a admiré la prudence de votre conduite , mais malheureusement son admiration n'a fait qu'augmenter son amour. Il m'a chargé de vous dire qu'il ne vous écrira plus.

— Il a agi sagement, et je suis satisfaite.

— Je voudrais pouvoir en dire autant de lui, miss Mathews; mais son existence me paraît tellement dépendre de votre affection, que s'il ne l'obtient, je ne crois pas qu'il puisse vivre.

— Ce n'est pas ma faute, — dit Mélisse en baissant les yeux.

— Non, sans doute. Cependant, quand on

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réfléchit que cet homme n'avait jamais connu l'amour et avait même presque méprisé les femmes, ce n'est pas un petit triomphe pour vous de lui avoir fait sentir le pouvoir de votre sexe, et ce n'est pas un faible hommage qu'il vous a rendu en y cédant.

— C'est une juste punition du mépris qu'il a eu pour nous.

— Cela peut être; mais si l'on punissait toutes nos fautes, qui échapperait aux verges? comme dit Shakspeare.

— Où avez-vous appris à citer Shakspeare, maître chaudronnier?

— Où j'ai appris beaucoup d'autres choses. Je n'ai pas toujours été chaudronnier ambulant.

— C'est ce que je présumais déjà. — Et comment se fait-il que vous le soyez?

— S'il faut vous dire la vérité, cela vient d'un attachement malheureux.

— J'ai lu dans les anciens poêles que l'amour avait quelquefois changé lui dieu en homme , mais je n'y ai jamais vu qu'il en ait fait un chaudronnier, — répliqua Mélisse en souriant.

— Le grand Jupiter n'hésitait pas à cacher

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sa foudre quand il daignait aimer une mortelle, et Cupidon a souvent eu recours à Protée pour obtenir des succès. Nous avons de grands précédents pour les métamorphoses.

— Et qui était la dame de vos pensées, maître chaudronnier?

— Elle vous ressemblait en tout, miss Mathews. Elle était aussi jeune, aussi belle , aussi accomplie, aussi fière, et malheureusement aussi insensible que vous; ce qui me rappelle l'infortuné gentleman dont je suis en ce moment le mandataire. Dans sa folie , il m'a prié, — oui , miss Mathews, moi, pauvre chaudronnier, il m'a prié de le représenter près de vous, — de vous dire tout ce qu'il vous aurait dit s'il eût été admis en votre présence, — de plaider pour lui, — de m'agenouiller pour lui à vos pieds, et de vous supplier d'avoir quelque compassion d'un homme dont le seul malheur est d'aimer et la seule faute d'être pauvre. — Que pouvaisje dire, miss Mathews, que pouvais-je répliquer à un homme qui était au désespoir? Raisonner avec lui, lui faire des objections, aurait été inutile, et je n'ai pu le calmer qu'en lui promettant de faire ce qu'il désirait, pourvu que vous y consentiez. Dites-moi, miss Mathews, ai -je

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votre permission pour faire cette tentative?

— D'abord, monsieur le chaudronnier, je voudrais savoir quel est le nom de ce gentleman.

— J'ai promis de ne pas le prononcer, mais je puis éluder cette promesse. J'ai dans ma poche un livre qui lui appartient. Les armoiries de sa famille sont collées au revers de la couverture, et le nom de son père est au-dessous. — Le voici.

Mélisse lut le nom, et plaça le livre sur le banc sans dire un seul mof.

— Et mainîennnt, miss JNIathews, comme je vous ai démontré que le gentleman n'a aucune raison pour vouloir cacher son nom, puis-je espérer que vous me permettrez quelquefois de plaider sa cause, quand je pourrai vous voir ?

— Je ne sais trop que vous dire , maître chaudronnier. Je regarde cette mesure comme n'étant sans danger ni pour le gentleman, ni pour moi-même. Vous avez cité Shakspeare, permettez-moi de le citer à mon tour ;

« L'amiiié est fidèle en toute chose , si ce n'est dans les affaires d'amour; c'est pourquoi que chaque cœur parle pour lui. »

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Songez que nous pouvons courir le risque , vous , de plaider pour vous-même et non pour votre client; et moi, de me laisser aller insensiblement à écouter les galanteries d'un chaudronnier. Réfléchissez aux suites terribles qui pourraient en résulter.

— Je vous promets sur mon honneur, miss Mathews, de ne jamais vous parler qu'en faveur de l'individu dont vous venez de lire le nom. Vous ne serez jamais humiliée par les importunités d'un raccommodeur de chaudrons et de casseroles.

— Sur l'honneur d'un chaudronnier! combien peut-il valoir ?

— Un chaudronnier qui a l'honneur de converser avec miss Mathews a un honneur qu'on ne saurait apprécier trop haut.

— Cela est très poli pour un raccommodeur de vieux poêlons; mais l'instruction pénètre partout, ce qui, je présume, explique des anomalies aussi étranges que notre conversation actuelle. Mais à présent, il faut que je prenne congé de vous.

— Quand pourrai-je avoir l'honneur de me représenter pour plaider la cause du pauvre gentleman ?

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— Je ne puis réellement donner des rendezvous à des chaudronniers. Si vous êtes le représentant de ce personnage, vous devez vous contenter d'attendre des semaines et des mois pour entrevoir la garniture de ma robe ; d'aboyer à la lune, de bénir les étoiles, et de faire je ne sais combien d'autres choses. En un mot, vous connaissez le jeu d'attrapez-moi si vous pouvez. Et maintenant, adieu, maître chaudronnier.— Et Mélisse, laissant son livre sur le banc, prit celui que Spikeman lui avait mis en main, et l'emporta avec elio. C'en était fait de miss Mathews , la chose était claire.

Nous passerons par dessus une quinzaine de jours pendant lesquels Spikeman, d'abord tous les deux jours, et ensuite tous les jours, eut avec Mélisseuneentrevuedanslaquelle il plaidait toujours sa propre cause à la troisième personne. Cette affaire commençait à ennuyer Joé, qui pendant tout ce temps navait rien à faire, quand Spikeman iui dit un matin qu'il fallait qu'il allât, sans la roue, à l'endroit où avaient toujours lieu ses entrevues avec miss Mathews, pour lui dire que son oncle , le chaudronnier, était malade, et ne serait pas en état d'y aller dans la soirée.

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