II
Sa JOSEPH RUSHBROOK
Joé reçut ses instructions et partit sur-lechamp. Il n'aperçut pas missMathews/et pour éviter d'être vu lui-même par d'autres, il se cacha dans le bois et attendit son arrivée. Elle vint enfin, mais accompagnée de sa cousine Araminte. Dès qu'elles se furent assises sur le banc, Araminte prit la parole. — Ma chère Mélisse , — dit-elle , — je ne pouvais vous parler dans la maison , à cause de votre père ; mais Simpson m'a dit ce matin qu'elle croyait de son devoir de m'informer qu'on vous a vue soutient depuis peu vous promener et causer dans le bois non seulement le matin, mais fort tard dans la soirée, avec un homme qui a un air fort étrange. C'est une sorte de mystère dont je suis surprise que vous ne m'ayez rien dit, mais je suis encore plus étonnée que vous ayez été si imprudente. Maintenant racontez-moi tout ce qui a eu lieu entre vous , sans quoi il faut réellement que j'en informe votre père.
— Pour me faire enfermer quelques mois dans ma chambre. — Cela est fort aimable à vous, Araminte.
— Mais réfléchissez à ce que vous avez fait, Mélisse. — Qui est cet homme?
— Un chaudronnier ambulant; il m'aapporté
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une lettre d'un gentleman qui a été assez sot pour devenir amoureux de moi.
— Et qu'avez-vous dit à cela , cousine?
— J'ai positivement refusé de recevoir des lettres et de voirie gentleman.
— Pourquoi donc cet homme revient-il encore?
— Pour savoir si nous avons des ciseaux ou des couteaux à repasser.
— Allons, allons, Mélisse , cela est trop ridicule; tous les domestiques en parlent, et vous savez comment parlent les domestiques. Pourquoi continuez-vous à voir cet homme?
— Parce que je m'amuse des absurdités qu'il me dit.
— Si c'est là votre seule raison , vous ne pouvez me refuser de renoncer à le voir, à présent que cela vous expose à de sots propos. Me le promettez-vous? Songez , ma chère Mélisse, combien votre conduite est imprudente et inconvenante dans une jeune fille.
— Vous imaginez-vous donc que je veuille quitter mon père pour m'enfuir avec un chaudronnier, cousine?
— Non sans doute; mais un chaudronnier n'est pas une compagnie qui convienne à miss
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Mathews. Votre imprudence est inconcevable, Mélisse. Je ne sais jusqu'à quel point vous m'avez dit la vérité, mais je vous dirai que si vous ne me promettez pas de rompre une liaison si honteuse, j'en informerai mon oncle sur-lechamp.
— Ne croyez pas me forcer si aisément à vous rien promettre, Araminte, — répliqua Mélisse avec un ton d'indignation.
— Eh bien, je ne vous presserai pas : je vous donne quarante-huit heures pour y réfléchir. Mais si alors votre bon sens ne vous a pas fait sentir votre imprudence, je la ferai certainement connaître à votre père ; c'est une chose décidée. — Et en parlant ainsi , Araminte se leva, et retourna vers la maison.
— Quarante-huit heures, — répéta Mélisse d'un air pensif. — Oui, il faut que tout soit décidé d'ici là.
Joé , qui avait assez d'intelligence pour voir quelle tournure prenaient les affaires, résolut de ne pas s'acquitter du message dont il avait été chargé. Il savait que Spikemaii se portait bien , et il présuma que s'il restait chez lui, c'était pour rendre miss Mathews plus impatiente de le voir. Mélisse était restée assise sur
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le banc et livrée à ses réflexions, et Joé s'avança lentement vers elle.
— C'est vous , jeune homme, — dit Mélisse ; — pourquoi étes-vous ici ?
— J'étais à me promener de ce coté, miss.
— Approchez! il faut que vous me disiez la vérité; et n'espérez pas me tromper. — Cet homme est-il votre oncle ?
— Non, miss, il ne l'est pas.
— Je le savais. — N'est-ce pas lui qui a écrit la lettre et qui est un gentleman déguisé? Répondez à cette question, et je lui enverrai un message qui le rendra heureux.
— C'est lui qui a écrit la lettre, miss; et il est né gentleman 1
— Et il s'appelle Spikeman, n'est-ce pas ?
— Oui, miss; c'est son nom.
— Sera-t-il ici ce soir? — Parlez vrai. Ce n'est pas le moment de plaisanter.
— Si vous avez besoin de lui , miss, je suis sûr qu'il y sera.
— Dites-lui de ne pas manquer d'y venir, et sans déguisement , — dit Mélisse , fondant en larmes. — Il n'y a pas de remède; le dé est jeté, — continua-t-eile en se parlant à elle-
même; et remarquant que Joé était près d'elle, elle ajouta : — Qu'attendez- vous donc?
— A quelle heure faut-il qu'il vienne, miss?
— Dès que la nuit sera tombée. — Partez et n'oubliez rien.
Joé se hâta d'aller retrouver Spikeman, et après lui avoir dit ce qu'il avait vu et entendu , il lui fit part du message de Mélisse.
— Mon cher Joé, c'est vous qui m'avez conduit au bonheur, — dit Spikeman. — Elle a pleuré! J'espère que ce seront les dernières larmes qu'elle versera. — Il faut que je parte à l'instant pour Cobhurst. Trouvez-vous sur la hsière du bois à la chute du jour; j'aurai besoin de vous parler.
Spikeman partit pour Cobhurst, marchant à grands pas et portant un paquet sur sa tête. Quand il fut à mi-chemin, il entra dans un champ, mit les vêtements que contenait son paquet, et quittant pour toujours ceux de chaudronnier, il les jeta dans un fossé pour le bénéfice de quiconque voudrait les ramasser. Il entra ensuite dans la ville, monta dans son logement, s'habilia à la dernière mode, arrangea sa malle, et fit venir une chaise de poste assez à temps pour être de retour au village avant la nuit.
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Losrqu'il eut traversé le village , il ordonna au postillon (le s'arrêtera une vingtaine de toises du petit bois, et lui ayant dit de l'attendre, il descendit de voiture. Joé était déjà arrivé, et ils ne tardèrent pas à voir dans une allée miss Mathews marchant à grands pas vers le banc si souvent témoin de leurs entrevues. Dès qu'elle y fut arrivée, Spikeman se jeta à ses pieds, lui dit qu'il savait tout ce qui s'était passé entre elle et sa cousine; qu'il ne pouvait plus se séparer d'elle; qu'il venait, sans déguisement, lui répéter ce qu'il lui avait dit si souvent, qu'ill'aimait, qu'il l'adorait, et qu'il consacrerait toute sa vie à la rendre heureuse.
Mélisse pleura, supplia , refusa, consentit à demi; Spikeman la conduisait vers la route, e!: tout en refusant de le suivre, elle se laissait entraîner. Enfin ils arrivèrent près de la chaise de poste. Elle hésitait à y monter, une douce violence l'y décida. Spikeman l;i suivit, et Joé ferma la portière.
— Un instant, postilion, — dit Spikeman. — Joé, prenez ce paquet.
Tandis que Spikeman meltait un pptit paquet entre les mains de notre héros, jMélisse joignit les mains et s'écria : — Oui, attendez,
attendez ! — Laissez-moi descendre: je ne puis partir ainsi; en vérité, je ne le puis.
— Je vois des flambeaux dans l'allée , — dit Joé, — et ils avancent rapidement.
— Partez, postillon, — partez au grand galop , — dit Spikeman.
— Oui, partez, partez, répéta Mélisse en se laissant tomber dans les bras de son amant.
La chaise partit , laissant Joé sur la route , le paquet qu'il venait de recevoir à la main. Notre héros ayant tourné la tète vit que les flambeaux n'étaient plus qu'à peu de distance de la route, et ne se souciant pas d'être interrogé, il s'enfuit aussi vite qu'il le put, et ne s'arrêta qu'en arrivant dans la chaumière qui avait été depuis quelque temps sa demeure et celle de Spikeman.