M A ROME
blent sortir du bâtiment, et celui-ci, ballotté dans l’espace, n’est plus qu’un hochet pour celte mer en délire. La place n’est plus tenable, le pont se dérobe sous les pas. Que fait alors Vernet? Comme le capitaine qui ne veut pas cesser de commander la manœuvre, lui aussi se croit à un poste d’honneur, il se fait lier au mât du navire, et le front haut, il continue de dominer les éléments qui l’assiègent. Qu’elle est belle, cette ivresse du génie ! L’artiste se révèle à lui-môme, et recevant avec joie les terribles caresses de la mer, de ce baptême des vagues en fureur il sort peintre de marine.
Ainsi à quelques jours de distance, deux impressions puissantes ont transformé le jeune artiste. La vue de la Visle lui a montré le paysage maritime avec tous les éléments qui le composent. La traversée de Marseille à Civita-Vecchia l’initie aux émotions de la tempête. Quand Joseph Vernet toucha le sol de l’Italie, son génie n’avait plus rien à apprendre, sa vocation était décidée.
A Rome. — Maîtres de Vernet. — La peinture de marine.
La nature italienne.
Le but des protecteurs de Joseph Vernet en l’envoyant à Rome était évidemment de faire de lui un peintre d’histoire. De son côté, sans doute, il nourrissait cette noble ambition, la seule qui fût permise alors à un jeune artiste. On l’eût surpris, on T’eût indigné peut-être, si on lui eût prédit, à son départ d’Avignon, qu’il ne peindrait jamais que des paysages et des marines. Autant valait lui dire qu’il resterait un peintre décorateur comme son père. Le marquis de Caumont avait pour son jeune protégé de plus hautes visées. On ne s’expliquerait pas sans cela qu’il ait osé solliciter pour lui à l’Académie de France à Rome
une faveur aussi extraordinaire qu’une pension hors de tour, démarche dont rend compte une lettre du P. Fouque en date du 27 janvier 1734. Le marquis savait bien que l’Académie ne patronnait que la peinture historique.
Mais le voyage modifia les intentions de J. Vernet. La tempête lui fit entrevoir dans la peinture de marine autre chose qu’une simple affaire de décoration. 11 y devina le drame humain, et il comprit instinctivement que ce genre dédaigné pouvait s’élever à la dignité de l’histoire.
Aussi, une fois à Home, Joseph Vernet n’a plus l’air de savoir pourquoi il y est venu. Il passe devant le Vatican sans s’y arrêter, il n’a qu’un regard distrait pour les chefs-d’œuvre de l’art antique, il tourne le dos aux peintures des grands maîtres, il n’a garde surtout d’aller se présenter à M. Wleughcls, le directeur de l’Académie. Désormais sûr de lui-même, il veut transformer en talent sérieux cette facilité prime-sautière qui lui a permis de brosser à grands coups les dessus de porte de l’hôtel de Simiane. Ce qu’il cherche à Rome, c’est le seul maître qui puisse lui convenir désormais, un peintre de marine.
Bernardino Fergioni, né à Rome en 1673, y jouissait alors, malgré ses cinquante -neuf ans, d’une réputation bien oubliée aujourd’hui. Elève d’un autre inconnu , nommé Atto, il s’était formé dans le port de Livourne, et, de retour à Rome, il y avait, selon l’expression de Mariette, paru avec éclat. Mais en 1734 Fergioni n’était déjà plus seul à peindre des sujets de marine. Un Français lui disputait la prééminence. Plus jeune de vingt ans, Adrien Manglard, après avoir reçu à Lyon les leçons de Vander Cabel, était venu s’établir à Rome où ses tableaux obtenaient un succès mérité. Les maîtres, on le voit, ne manquaient pas. J. Vernet s’adressa au vieux Fergioni. Quelles leçons en reçut-il? Les œuvres de Bernardino ne sont plus là pour répondre. On est réduit aux conjectures. J. Vernet savait déjà manier le pinceau. Le maître dut se borner à