LE BAPTÊME DE LA MER
dire le plus mauvais tableau qu’il ait peint en sa vie. Ainsi le disait-il lui-même. « Mais, ajoutait-il, combien j’aurais donné pour le retrouver dix ans après, à mon retour de Rome ! »
Enfin les vœux de Joseph Vernet sont remplis. Il vogue vers l’Italie. Debout à l’avant du navire, il ne peut rassasier ses yeux du spectacle de la mer. I! semble qu’il reconnaisse en elle une amie désirée depuis longtemps.il étudie avec amour les traits de sa physionomie mobile. Calme, elle le ravit, alors que les vagues à peine formées reluisent ainsi que des écailles sur un manteau d’azur. Agitée d’un souffle de brise, elle le charme par ses mutineries naissantes. Il voit la houle se former, une légère écume blanchit la tête des flots, et plus les flots grandissent, plus ils lui découvrent de beautés nouvelles, alors que le soleil les traverse, prisme changeant qui s’irrise de mille couleurs. Mais bientôt la houle se creuse, et l’œil étonné du voyageur voit des abîmes s’ouvrir devant lui. Une teinte plombée se répand sur la surface de la mer, le flot devient sombre et menaçant, un vent violent le fouette au visage. Les passagers désertent le pont un à un. Le capitaine hoche la tête. Les matelots se préparent. Le grain s’avance. Mais Vernet ne peut s’arracher à l’impression multiple qui transforme son âme. Il s’accroche au bordage pour défier le roulis. Enfin voici le grain : des nuages noirs voilent le soleil, un demi-jour sinistre éclaire seul le ciel ; partout, comme â un signal donné, la mer irritée se lève, les lames bondissantes se jettent contre les flancs du navire, puis montent en* murailles le long de ses murailles, puis elles passent pardessus le bord, balayant tout sur leur passage. Qu’est devenu le jeune peintre? L’œil grand ouvert, l’âme saisie, il regarde, il comprend, il commence à lire en lui-même. Autour de lui tout tremble. Le vent mugit, les cordages sifflent, les mâts gémissent, des voix lamentables sem-