LES ÉLÈVES DE WILLE
sous le titre de Pêche heureuse et Écueil dangereux. M. Imbert reçut pour sa part vingt-quatre épreuves, Yernet en eut douze comme droits d’auteur. En les lui envoyant, Wille lui demandait deux petits tableaux d’environ quinze pouces de large. «Je serois charmé, écritil dans son journal, d’avoir quelque chose de ce peintre célèbre. » Joseph Yernet jugea sans doute que ce quelque chose était trop peu. Il se borna, de retour à Paris, à une visite de politesse dont Wille a noté la date, le 43 avril 1763.
Zingg a su se préserver des défauts de son maître. Il est resté assez sobre. Un autre élève de Wille, J. J. Avril, n’eut pas la même sagesse, témoin le Naufrage, gravé en 1773. On lui doit aussi le Retour de la pêche au soleil couchant, et les Voyageurs effrayés par le coup de tonnerre. Plus tard, il s’amusa à copier trois estampes de Woollett, d’après Wilson, Ceyx et Alcyone , Céladon et Amélie , et la Pêche; et, soit supercherie, soit ignorance, il les laissa publier, non-seulement sous sa signature, mais encore sous le nom de Vernet.
De tous les graveurs qui ont reproduit les œuvres de Joseph Yernet, le plus célèbre est Balechou. Il a gravé trois estampes bien connues, le Calme , la Tempête et les Baigneuses. Toutes trois ont été exécutées à Avignon, postérieurement à la sentence qui bannissait de l’Académie et de la France l’auteur présumé infidèle du portrait du roi de Pologne, c’est-à-dire après le 16 avril 1732 *. En arrivant au lieu de son exil, le malheureux comprit qu’au travail seul il pouvait demander des consolations. Un de ses amis, l’abbé Renaud ou Raynaud, chanoine de la collégiale de Saint-Didier, lui montra un tableau de trois pieds de large qu’il venait d’acquérir de Joseph Yernet. La peinture historique ne lui offrant aucun mo-
1. L’Académie s’assembla au Louvre le 8 avril. La sentence était rendue huit jours après, sur le rapport de Silvestre
dèle, Balechou entreprit de graver ce tableau qu’il baptisa le Calme, et dont la sérénité dut en effet apaiser son cœur ulcéré. Le Calme fut le coup d’essai de ce burin énergique dans un genre qui lui était jusqu’alors demeuré étranger. La Tempête suivit, en 1757. Le tableau appartenait à M. Poulhariez, négociant marseillais. L’estampe lit sensation, comme on dirait aujourd’hui. En annonçant au public le nouvel ouvrage de Balechou, le Mercure de France, du mois de juin 1757, insérait à l’appui une lettre adressée au graveur par Joseph Vernet.
« Monsieur, — écrivait le peintre, — cette estampe a rempli mon attente, vos recherches sont infinies, et demandent un examen et beaucoup de sçavoir pour en comprendre toute la beauté.
« Comme je vous dis, lorsque vous m’envoyâtes les premières épreuves, ce que je désirois, je vous diroi avec la même sincérité que cela est cela, c’est-à-dire que je suis actuellement content au delà de mes désirs, cette expression doit renfermer les éloges les plus étendus que je pourrois vous donner, je suis présentement impatient que cette estampe soit répandue dans le monde pour votre gloire et pour la mienne. »
Le succès de la Tempête décida Balechou à graver une troisième estampe d’après Joseph Vernet, les Baigneuses. C’était en 1762, deux ans avant sa mort. L’original appartenait encore à M. Poulhariez, et voici comment le graveur jugeait le tableau qui lui avait servi de modèle. La lettre est adressée à Wille, son collègue et son ami.
«Monsieur et cher confrère,
«Vous ôtes bien obligeant de me faire des éloges; je comprends que je ne les dois qu’à votre complaisance, puisque je me reconnois bien loin de les mériter.
« L’estampe dont vous me demandez une douzaine d’épreuves a été faite d’après un tableau au premier