BALECHOU
coup, et assez incorrect (les Baigneuses), ce que je ne dis qu’à vous, qui plein de connoissance autant que de talent , pouvez mieux que personne apercevoir les défauts pour lesquels je réclame votre indulgence.
« Telle qu’elle peut être , je vous en feray parvenir le nombre que vous me demandez; je l’imprime actuellement, et les épreuves, à ce qu’il me paroît, sont plus passables que celle que vous avez vue.... » — d’Avignon, ce 10 octobre 1762.
Joseph Yernet, qui ne se doutait pas de ce jugement sévère porté sur son tableau, partagea pour l’estampe l’enthousiasme général. La gloire de Balechou rejaillissait sur lui-même. Il le comprit si bien qu’il écrivit en 1763 à l’exilé une nouvelle lettre dont le Dictionnaire d’Achard 1 nous a conservé les termes :
« Il n’est qu’un Balechou en France; je ne suis pas content des gravures de mes autres marines depuis que j’ai vu les vôtres; si vous voulez vous charger de ce travail , il vous en reviendrait un très - grand avantage , et à mes peintures une très-grande gloire. »
Mais ce brevet de graveur ordinaire que Joseph Vernet décernait à Balechou ne put décider ce dernier. Ses malheurs l’avaient aigri. Déjà il se sentait malade. II répondit, avec plus de bon sens que de politesse, qu’il préférait la tranquillité à tout ce qu’on pourrait lui offrir de plus précieux, ajoutant qu’il avait assez de bonnes peintures pour pouvoir occuper son ciseau le reste de ses jours. — Environ un an après , le 18 août 1764, Balechou terminait à Avignon sa triste existence.
Il est inutile d’insister sur les différents états de ces pièces bien connues. On les trouvera , avec les prix de vente, dans le Manuel de l’amateur d’estampes de M. Ch. Le Blanc. La Tempête passe avec raison pour un chef-
1. Dictionn. de la Provence et du comtal Venaissin. Marseille, 1787.
d’œuvre de gravure : l’artiste, en effet, s’y montre admirable par l’imprévu des travaux, par l’audace du métier, l’agilité, la force, l’abondance des moyens qu’il déploie. Mais, derrière ce fulgurant étalage des ressources du burin, le peintre disparaît. La Tempête fait admirer Baiechou, elle fait oublier Yernet. On se prend à regretter les graveurs plus modestes qui ont su, avec une manière moins pénible et moins suffocante , rendre plus simplement le faire aisé, leste et toujours aimable du peintre des Ports.
On retrouve ces qualités quelque peu suspectes dans deux estampes d’un graveur peu connu, Jean Ouvrier. Les auteurs ne nomment pas son maître , mais il parait difficile de croire qu’il en ait eu un autre que Balechou. Ce sont les mômes luisants , les mêmes transparences , les mômes effets vitreux. Chez l’un comme chez l’autre, la pointe cède le pas au burin , et le burin ose tout. Ouvrier a gravé quatre pièces d’après Joseph Yernet, une Vue de Naples et une Vue d’Avignon 'que nous n’avons jamais rencontrées, la Vue des Alpes et la Vue des Apennins. Sous ce titre menteur, la Vue des Alpes et la Vue des Apennins reproduisent des paysages de pure fantaisie qui ont appartenu au cardinal Fesch.
Étienne Le Charpentier a encore surpassé Jean Ouvrier dans l’imitation des procédés de Balechou. Son Coup de vent éblouit ainsi qu’un miroir au soleil. Le tableau qu’il avait à rendre est certainement un des mieux composés du maître; c’est presque une œuvre de style. Mais, sous la main du graveur, les nuages se moirent de dessins fantastiques, les terrains affectent la forme tourmentée de scories, les rochers prennent l’aspect de blocs d’agathe ou de cristal, et, sur ces rochers, ce n’est plus de l’eau qui coule, c’est une fonte incandescente, insupportable à l’œil; les figures sont figées dans un vêtement de glace; les arbres, les fabriques, les lointains, tout
FLIPART, DAULLÉ, MADAME BERTAUT, ETC. 215
raconte les angoisses du cuivre déchiré par un burin sans pitié.
Quelle différence entre ces efforts d’un talent aux abois et la vigueur saine des deux Tempêtes de Flipart, la Tempête de jour et la Tempête de nuit! On n’en saurait faire un meilleur éloge que de les comparer à des dessins au fusain exécutés de main de maître, tant on y sent peu l’homme du métier. L’artiste au contraire et l’homme de goût s’y révèlent par la justesse du dessin , l’intelligence des valeurs, la puissance du ton, et cette enveloppe colorée qui seule fait les bons tableaux et les bonnes estampes. Au-dessous de Flipart, mais dans le môme groupe d’honnêtes gens , interprètes fidèles et sages , il faut placer Jean Daullé, Robert Daudet et madame Bertaut. Le premier s’avisa dans sa vieillesse de graver des tableaux de Joseph Vernet empruntés au cabinet de Peilhon. Il exposa au Salon de 1759 la Grecque sortante du bain (sic), et le Turc qui regarde pêcher. Les différents travaux d’un port de mer et le Pèlerinage vinrent ensuite. Puis vint la mort, et c’est la veuve de Daullé qui fit achever par un anonyme les Pêcheurs à l'ouvrage. Robert Daudet débuta en 1767 par les Pécheurs corses. L’année suivante , il donna les Jeunes blanchisseuses , pièce assez agréable, puis deux marines, un paysage, une Tempête, et enfin, en 1785, la Vue de Pausilippe près de Naples, grande estampe d’un bon aspect, mais d’un dessin mou et rond que Joseph Vernet ne connaissait pas quand il peignit le tableau, en 1742. Daudet fut encore employé à graver plusieurs pièces pour le Musée Napoléon. Quant à madame Rosalie Bertaut, on lui doit sept pièces, dont deux en hauteur et de forme ovale. L’Orage impétueux est la meilleure de toutes. Elle dénote un talent viril , moins fin , mais plus accentué que celui de madame Coulet.
Bien d’autres graveurs du xvm* siècle se sont exercés
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d’après Joseph Vernet. Tout ce qui tenait une pointe ou un burin adopta ce facile modèle. Les maîtres donnaient l’exemple. L’élan fut général. Auder, Baquoy, Bovinet, Chereau, Binet, Miger, de Longueil, Nicollet, Mathieu, de Flumet, etc., il n’est pas un contemporain du peintre qui n’ait produit d’après lui une ou deux estampes de marine ou de paysage. Le Pécheur encouragé de Hill , la Vue de la fontaine Saint-Jean de Laurent, les Navigateurs au désespoir de Poly, on n’en finirait pas si l’on voulait citer toutes les pièces estimables dues à cette école. Beauvarlet eut occasion d’employer une fois son talent brillant d’après Joseph Vernet. Le Portrait du marquis de Pombal, peint par L. M. Vanloo, qu’il grava en 1773, a pour fond une Vue de Lisbonne dont Joseph Vernet était l’auteur. Tilliard a reproduit Agar dans le désert et Jonas rejeté par la baleine , deux tableaux caractéristiques dont nous aurons à nous occuper. Basan entreprit de graver , non pas des tableaux , mais des dessins de Joseph Vernet tirés des cabinets Lempereur et Bourlac, formant une suite de six Vues de Naples, et il en publia deux autres , d’un anonyme , baptisées Première et Deuxième Vue de Nice. Antoine de Marcenay de Gbuy, amateur distingué , donna en 1736 un Clair de lune, et en 1767 un Coucher de soleil, deux petites pièces à l’eauforte qui valent mieux que bien des grandes. Comme Flipart, Marcenay s’y montre exact observateur des valeurs; comme lui il assourdit ce que les reflets de Joseph Vernet ont quelquefois de dur, et, au risque de devenir étouffé, il ne craint pas d’estomper ses lumières un peu métalliques. Un autre amateur, le comte de Paroy, exposa en 1777 un payage imitant le lavis.
Enfin Joseph Vernet lui-même a gravé de ses œuvres. A force de voir tant de pointes, tant de burins le déchirer à qui mieux mieux, l’envie le prit un jour de s’essayer à ce jeu-là. 11 jeta sur le cuivre cinq improvisations
pleines de verve. Huber et Rost en décrivent trois que nous n’avons jamais vues. Nous ne connaissons que les deux pièces, l’une en hauteur, l’autre en largeur, qui sont au Cabinet des Estampes et chez un grand nombre d’amateurs, les Pécheurs et la Plage. On en trouvera la description exacte dans le Peintre-Graveur français continué, de M. de Baudicour f. Composés sur le cuivre même, tracés d’une main rapide, ignorante des procédés et dédaigneuse de l’exécution, mordus en une fois par une eau-forte très-chargée d’acide, ces croquis peuvent donner l’idée de ce que le peintre appelait ses tableaux au premier coup. C’est un brio, un esprit, une action, une intelligence de l’air et de la lumière qui séduisent les plus prévenus. Certes, s’il avait voulu retourner plusieurs fois la pointe entre ses doigts et calmer sa fiévreuse impatience, Joseph Yernet n’aurait pu rencontrer pour ses œuvres un meilleur graveur que lui-même.
Mais ce n’est pas seulement en France que la peinture de Joseph Vernet était à la mode, c’est partout. Partout aussi elle trouva de dignes interprètes. A Londres, où ses meilleures productions d’Italie recevaient une hospitalité splendide, les meilleurs graveurs du temps s’employèrent à les rendre populaires. Vivarès grava, en 1768, les Quatre parties du jour, et, sous sa main, Joseph Vernet devient le proche parent de Claude. William Byrne grava, en 1771 , le Fanal exhaussé , que Robert Lawrie reproduisit deux ans plus tard en manière noire sous le titre du Gros temps. Lerpinière et Benazech, élèves tous deux de Vivarès, suivirent l’exemple du maître. On a du premier le Calme et la Tempête exécutés pour Boydell en 1781 et 1782 ; du second, qui habita longtemps la France, cinq pièces toutes françaises, entre autres la Pêche à la ligne et le Retour de la pêche, gravées en 1771 , d’après