CONTREFAÇONS ET FANTAISIES
et on lit aux angles : « Peint le vue M. Vernet et les figures Bouche. » — Quelques-unes de ces contrefaçons ridicules portent l’adresse de Eosselin, à Paris. Un autre éditeur de même force imagina de travestir pour l’exportation les Ports de France en Ports d’Amérique. On reconnaît sans peine dans le Port de Philadelphie VEntrée du port de Marseille, et la Vue de La Rochelle dans la Baye de Chesapeak. Eegona a publié aussi une série de quatre pièces, où la Vue des environs de Portsmouth n’est autre que la Vue d'Antibes avec ses palmiers et ses orangers.
Au surplus, des graveurs plus intelligents n’ont pas craint de baptiser de titres purement fantastiques leurs estampes d’après Joseph Yernet. Il est bon d’en prévenir le lecteur. A part les Ports de France et la Vue d’Avignon, Joseph Vernet n’a peut-être jamais peint un véritable paysage d’après nature. Le Rivage pî'ès de Tivoli que nous avons décrit donne une idée de la façon cavalière dont il composait ses tableaux. On se tromperait donc étrangement si l’on voulait chercher dans les estampes baptisées Vue de Spolette, Vue de Narni , Vue de Marseille , Vue du port de Livourne , Vue de Porto Ercole , Vues des environs de Bayonne, de Nice , etc., une image exacte des lieux qu’elles sont censées représenter. De tels titres n’ont été adoptés que par lassitude pour ne pas ressasser à l’infini les désignations banales de Tempête , Soleil couchant, Temps orageux, la Pêche, le Retour de la pêche, le Matin , le Soir, etc., les seules, en définitive, qui conviennent à cette peinture composite. Quelquefois cependant le mensonge dépasse les bornes de la fantaisie. Passe pour des Environs de Caudebec, de Dunkerque , de Reggio en Calabre, bien qu’il soit à peu près certain que Joseph Yernet n’est allé ni à Reggio, ni à Caudebec. Mais le Port de Palerme, les Vues du golfe de Venise, la Tempête dans
la mer du Nord, et mieux encore les Vues du Levant, pourraient faire croire à des voyages impossibles. Et en effet, je ne sais plus quel biographe a écrit que Joseph Vernet avait parcouru la Grèce et l’Asie Mineure, parce qu’il a plu à Le Charpentier d’intituler une de ses estampes : Iles de l'Archipel, et à Aveline d’inventer cette mention grotesque : Vue d’un côté du port d’Échelle au Levant.
Un assez grand nombre des estampes gravées d’après Joseph Vernet ont paru sous différents titres, à mesure que la planche passait dans les mains d’un nouvel éditeur. Ainsi la Troisième vue d'Italie, de Le Bas, est devenue la Pêche abondante , et la Quatrième vue a pris le nom de Blanchisseuses italiennes. D’autres ont été copiées, ou ont été gravées par deux artistes à la fois. Les Pécheurs à la ligne, de madame Bertaut, ont pour sosie les Pêcheurs corses, gravés en 1707 par un anonyme qui n’a signé que ses initiales, Mk D. Un autre anonyme a reproduit, en petites dimensions, pour l’éditeur Jean, une série de pièces tirées à l’encre rousse : l’Orage , copie du Coup de vent de Le Charpentier; le Retour des pêcheurs, copie du Matin de Cathelin; le Grand port en Italie, copie des Iles de l Archipel, etc.... Ajoutons enfin que la plupart des planches gravées d’après Vernet existent encore. L’éditeur Jean les avait en quelque sorte accaparées. Il les a retouchées , il en a changé la lettre, il en a tiré quantité d’épreuves. De nos jours on en tire encore, et, au moyen d’une teinture bien connue, on en fait facilement de vieilles estampes.
Signalons en passant les trois pièces les plus curieuses sur lesquelles se rencontre le nom de Vernet. La première est le portrait du célèbre missionnaire Jacques Bridayne. On lit au bas : « Le portrait dessiné d’idée par Vernet fils, peintre. Gravé par Michel à Avignon 1734. » Or, ce graveur, Jean-Michel, n’est autre que le maître