‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 113 sur 232 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Ménage et finances. — Les vingt-deux. — Le bataillon sacré.

L’art et l’argent se donnent volontiers pour ennemis l’un de l’autre. Cependant l’argent aime à se parer des productions de l’art, et l’art, de son côté, ne dédaigne pas les produits de l’argent. En dépit qu’on en ait, il faut vivre. La fortune ne sera jamais l’objet des convoitises d’un véritable artiste. Mais si elle se présente à la suite de la gloire, bien fou qui fermerait sa porte.

Ainsi pensait le xvm* siècle. On voyait dès lors les deux ennemis prétendus se rapprocher et se tendre la main. Ce qui contribuait à cimenter l’alliance, c’est que déjà commençait à se produire cette fièvre d’agiotage, conséquence du système de Law, devenue depuis une des maladies chroniques de la France. Tant que la richesse n’avait eu d’autre base que la propriété foncière, elle s’était trouvée en quelque sorte interdite à l’artiste. Comment concilier l’incessant labeur de l’art avec la vigilante et coûteuse administration d’une terre? Mais dès qu’il suffisait d’acheter des papiers, de les garder sous clef, et d’en détacher de loin en loin des coupons payables à jour fixe, quel homme de travail pouvait se

m MÉNAGE ET FINANCES.

refuser au plaisir de devenir riche? On vit Boucher, Carie Vanloo, La Tour, accepter sans répugnance de telles facilités, et Pierre, premier peintre du roi, leur dut de s’élever à une position de fortune presque digne d’un financier.

Joseph Vernet n’était pas riche; mais il avait l’aisance qui apprend à se passer de la richesse. Rien ne l’eût empêché de thésauriser. Il aima mieux faire à sa famille, à ses enfants et à lui-même, une vie large et facile que de grossir chaque année son capital d’économies réalisées à leurs dépens ou aux siens. L’argent arrivait dans ses mains par le seul effet de son talent, et il les ouvrait volontiers pour répandre autour de lui un bien-être dont sa généreuse nature se fût refusée à jouir seule.

Parti d’Avignon sans ressources personnelles, c’est au travail que Joseph Vernet dut les premières qu’il ait acquises. Lorsqu’il se maria, il vivait au jour le jour, en véritable artiste, dépensant plus à mesure qu’il gagnait davantage. Le mariage ne changea rien à celte façon de vivre. La dot de la signora Virginia, s’il y en eut une, reposa sans doute entre les mains d’un des banquiers romains pour qui son mari faisait des tableaux. Quant à l’héritage paternel, à moins de supposer Antoine Vernet dix fois millionnaire, il est à croire qu’aucun de ses vingtdeux enfants ne trouva dans sa succession une fortune. C’est seulement en 1757 que nous voyons Joseph Vernet transformer en capital de rapport ses premières économies. Il était alors à Marseille. La commune cherchait à emprunter pour l’agrandissement de son hôpital. Joseph Vernet plaça sur cette caisse un peu malade une somme de 10,000 livres, à l’intérêt de 4 pour 100. Deux ans plus tard, le payement des premiers tableaux des ports mit entre ses mains 2,000 livres en contrats sur les Etats de Bretagne, et 15,000 sur les aides et gabelles de la ville

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