‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 115 sur 232 · MÉNAGE ET FINANCES · texte numérisé non relu

MÉNAGE ET FINANCES

tient à ce sujet les détails fournis par les Livres de Raison. Tantôt il prend des actions de la Caisse d’escompte, cette fondation du financier de La Borde, qui donna lieu à la mode des chapeaux à la Caisse d’escompte, c’est-à-dire sans fonds. Tantôt il achète des papiers de Nouette, créés pour le payement des dettes de la marine et des colonies. Puis il revient à la Compagnie des Indes, une agonisante qui s’accroche à toutes les branches de peur de disparaître dans le gouffre creusé sous elle. De Mory, caissier général de la Compagnie, était des bons amis de Joseph Vernet. Plus d’une fois celui-ci avait peint des tableaux pour sa mère. Le fils y répond par des complaisances, et Joseph Vernet à son tour reconnaît l’amabilité du caissier par le don de quelques dessins. C’est ainsi que son talent mettait le peintre en relations avec les manieurs d’argent de l’époque. Les tableaux une fois livrés, les relations subsistaient, et Joseph Vernet en tirait parti pour le meilleur emploi de sa fortune. Peilhon, Blondel de Gagny, de Boulogne, avaient commencé par être ses Mécènes; ils finissaient par être ses banquiers.

Les placements de Joseph Vernet, dirigés par ces mains habiles, suivirent une progression constante jusqu’en 1775. Il était arrivé alors à un revenu de 7,903 livres, ce qui représente un capital de plus de 150,000. Le produit des tableaux, qui varie suivant le plus ou moins d’activité de l’artiste, ou plutôt la plus ou moins bonne tenue de sa comptabilité, entre 9,000 et 27,000 livres, peut être fixé à une moyenne de 20,000. l)e plus, notre homme, qui ne néglige rien, entretient avec ses amis un petit commerce d’estampes dont il retire encore à peu près 500 livres. Ainsi, pendant quelques années, la plus belle période financière de sa vie, il est riche de plus de 28,000 livres de rente.

Mais les dépenses ont suivi une progression analogue.

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Plus d’une fois sans doute Joseph Yernet fut pris du désir de réduire son train de maison. Il rêva des économies, il s’efforça de se démontrer à lui-même qu’il pouvait vivre à moitié moins. La note que l’on trouvera à l’appendice est le fruit d’une préoccupation de ce genre. 854 livres de gages pour quatre domestiques ; la table, 4,320 livres; 680 livres l’éducation de Carie et d’Emilie; 1,500 livres au tailleur; 600 en voitures et spectacles ; 800 d’étrennes et 500 de frais de travail ; total, 10,076 livres. C’est bien tout, n’est-ce pas? et nous avons compté largement. Comment donc se fait-il que la dépense arrive toujours au double? C’est que, la plume à la main, Joseph Vernet est dupe d’une illusion. C’est qu’il ne peut mentir à sa nature, et d’artiste s’improviser financier.

On jouait beaucoup au xvm® siècle. On jouait souvent, on jouait partout. Joseph Yernet fut de son siècle. Commensal de quelques grandes maisons, il se devait à lui-même d’y faire bonne figure et de ne pas bouder aux cartes. D’ailleurs cet esprit vif, remuant, curieux d’imprévu, ne pouvait pas ne pas se plaire aux émotions du jeu. Chez ses amis, chez ses confrères, il trouvait les tables dressées. Dans le salon de Soufflot, dans celui de Michel Yanloo, on jouait assidûment, chaque jour, par habitude, et l’on tenait une note exacte des gains et des pertes. La somme engagée dans ces opérations presque quotidiennes ne paraît pas dépasser 3,000 livres par an. Mais c’est encore trop pour qui les perd, et tel était le cas de Joseph Vernet. Sa note des gains et pertes, régulièrement tenue depuis le 5 juin 1768 jusqu’au mois de décembre 1773, accuse une perte constante et progressive, qui, en 1770, s’élève à 1,807 livres. La fortune lui sourit plus tard, il est vrai, et, à la fin de 1773, il put s’assurer, toutes compensations faites, qu’il avait en cinq ans gagné la somme de 49 livres !

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