‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 121 sur 232 · IGNACE VERNET · texte numérisé non relu

IGNACE VERNET

ou venue de Naples, un tableau envoyé, une adresse. A partir de 1750, pendant plus de vingt ans, rien ne fait plus allusion à Ignace. En 1765 seulement paraît le neveu napolitain dont nous aurons à nous occuper tout à l’heure.

Beaucoup plus tard une circonstance qui n’avait rien d’agréable pour Joseph Yernet le ramena au souvenir de son frère Ignace. Un éditeur de troisième ordre venait de publier une estampe représentant une éruption du Vésuve, sous ce titre : — « Éruption du mont Vésuve, gravé d’après le tableau de M. Vernet. Weirotter, sculpsit. Naples, 1779. » — La gravure est fort mauvaise et le tableau qu’elle reproduit n’a pas l’air fort bon. Joseph Vernet réclama. A sa prière, le Journal de Paris du 24 avril 1780, en annonçant la nouvelle estampe, ajoutait cette note significative :

« Nota. — Comme nous nous faisons un devoir de ne rien annoncer qui puisse induire le public en erreur, et que cette estampe ne nous a pas paru composée avec le génie et l'effet qui distinguent les ouvrages du célèbre Vernet, nous avons remonté à la source et nous tenons de M. Vernet lui-même que cette estampe est gravée d’après Ignace Vernet (mort à Naples), frère puîné et élève de Joseph Vernet, à qui elle est attribuée. Nous annonçons donc au graveur que M. Vernet attend de son honnêteté qu’il fera écrire sur sa planche : Gravé d’après le tableau de M. Ignace Vernet, en toutes lettres. »

Le graveur n’eut garde d’y manquer : un second tirage porte le nom d’Ignace, « élève de son frère aîné. » Quant à Joseph, non content de la rectification de l’estampe, il rechercha le tableau qui y avait donné lieu. Il finit par le découvrir en compagnie d’un autre, à Versailles , chez une « madame Michel , graveuse en tous metteaux, » et les paya tous deux 244 liv. L’un et l’autre représentaient une Éruption du Vésuve. Ainsi Ignace

Vernet, las de copier son frère, avait fini par adopter le genre lucratif des éruptions de Vésuve, lieu commun de tous les barbouilleurs de Naples. Quant à la date de l’estampe de Weirotter, elle est évidemment supposée. Car la note du Journal de Paris prouve qu’Ignace était mort avant l’éruption de 1779. Joseph Vernet garda précieusement les deux tableaux de son frère; on les trouve portés au catalogue de la vente qui eut lieu après sa mort sous le n° 19 et sous le nom d’Ignace.

Parmi les fils d’Antoine Vernet on compte encore un peintre, deux peut-être. Il existe à Avignon, dans l’église Saint-Agricol un tableau qui représente des femmes agenouillées, offrant un cœur à la Vierge Marie; peint pour la Congrégation des pauvres femmes, il décorait autrefois l’autel de leur chapelle construite en 1735. On l’attribue à un artiste nommé François Vernet, talent bien modeste, à en juger par cet échantillon. D’autre part les Livres de Raison nous font connaître un peintre du même nom, auteur de quelques paysages qui ne ressemblent en rien au tableau des Pauvres Femmes. Il nous paraît impossible de réduire ces deux personnages en un seul. Aussi bien les actes de naissance permettent d’en faire deux. L’enfant d’Antoine Vernet, qui naquit le 25 mars 1728, fut baptisé François Gabriel, et celui qui vint au monde deux ans après, le 29 mars 1730, reçut les prénoms d’Antoine François. Acceptons le premier pour l’auteur du tableau des Pauvres Femmes , et donnons au second tout ce qui concerne le paysagiste François Vernet.

François Vernet avait vingt et un ans lorsque la confrérie des Pénitents Blancs d’Avignon, qui se recrutait volontiers parmi les artistes, l’admit au nombre de ses affiliés, en 1751. Mais il jouit peu de temps de cet honneur. Dès 1753 il habitait Paris, puisque Joseph l’inscrit sur la liste des personnes qu’il se propose d’y voir. Dix ans

plus tard, quand le peintre des ports, après son tour de France, s’établit à Paris, il s’empressa de conduire François chez son protecteur, M. de Marigny, aün de lui procurer de l’ouvrage.

L’année suivante, Joseph Vernet écrit, au commencement de mars : — « Donné à celuy qui est venu faire signer le contrac d’élève pour mon frère. » — Il ne peut être question ici d’un contrat d’élève pour François, qui a alors trente-quatre ans, mais pour son fils. Et, en effet, François est déjà père de famille : il a deux fils, trois peut-être, et, de plus, il a recueilli chez lui le fils d’Ignace, celui que Joseph appelle le neveu napolitain. Aussi sa position est-elle assez précaire, malgré les avances continuelles de petites sommes et les secours de tout genre que ne cesse de lui prodiguer son frère Joseph, la providence de la famille. François est-il malade, c’est Joseph qui paye les visites du médecin. A-t-il besoin d’argent, Joseph lui prête sous main 1,000 ou 1,200 livres, par l’intermédiaire d’un ami commun, M. de Mory, le caissier de la Compagnie des Indes. C’est Joseph encore qui acquitte l’arriéré du loyer de François. Il est vrai qu’il s’agit de contenter un collègue : François Vernet demeurait rue Princesse, dans une maison appartenant au peintre Chardin.

En 1769, nouveau prêt de douze cents livres, toujours sous le manteau de M. de Mory. Avec cette somme, François ouvre une boutique de marchand d’estampes. Ici encore Joseph intervient. C’est lui qui fournit à son frère le premier fonds de marchandises, les estampes des Quatre parties du jour, deCathelin; la Tempête , de Flipart, et d’autres pièces de Daudet et de madame Bertaut. Bien plus, il s’associe à son commerce. C’est pour son compte qu’elles seront vendues, moyennant un honnête bénéfice abandonné à François. Ce commerce continue pendant plusieurs années. Soit que Joseph Ver-

net ait une part fixe comme droits d’auteur sur tout ce qui se grave d’après lui, soit qu’il veuille tirer parti des cadeaux qu’il reçoit, on le voit à tout instant remettre à son frère des estampes de Le Bas, de Cathelin, d’Aliamet, gravées d’après ses œuvres, et même quelques autres dont la vente lui paraît avantageuse. Ainsi le graveur Lempereur lui a fait hommage du Jardin d’amour, d’après Rubens. Le succès de cette belle pièce a rendu les épreuves rares et chères. Joseph Yernet donne la sienne à vendre. Ainsi encore il reçoit de la chalcographie romaine la suite des arabesques du Vatican, publiée par Volpato, qui n’est pas encore dans le commerce. On a vu ces estampes chez lui, on l’a prié d’en faire venir. Le voilà aussitôt qui monte une affaire. Il spécule sur les facilités que lui donnent à Rome ses anciennes relations :

Les estampes des loges du Vatican 50 suittes 1C80

Frais de Rome à Paris 300

En les vendant 30 s. chaque cela fairoit 2700 livres.

Et, en effet, il paye chaque suite 36 livres, il les revend de la main à la main 34 livres ; il en établit un dépôt chez François, à qui il les cède au prix de 48 livres. Grâce à ce renfort, le commerce des estampes prend une certaine extension. Cathelin vient de graver, en 1770, le portrait de Joseph Vernet peint par Louis-Michel Vanloo. Trois cents épreuves sont remises à François, à vendre à 30 sols pièce. Le voilà presque éditeur.

Il ne tarda pas à le devenir tout à fait. En 1772, Joseph Vernet confia à Martini l’honneur de reproduire son tableau des Plaisirs de l’Été, peint nous ne savons en quel temps ni pour qui. Il paya les deux tiers de la planche 480 livres, et fournit le papier pour l’impression. Une seule adresse figure sur l’estampe, et c’est celle de Fran-

çois, autrement dit Vernet le jeune, quai des Augustins, au coin de la rue Gist-le-Cœur, la môme que donne l’Almanach des artistes de 1776 : «Vernet le jeune, quai des Augustins, tient magasin d’estampes anciennes et modernes, montées et en feuilles. »

Le commerce d’estampes, soutenu par la commandite de son illustre frère, n’était pas la seule ressource de François Vernet. Il n’abandonna jamais la peinture. Deux de ses tableaux se conservent au musée d’Avignon, un Paysage et des Fleurs. Trois ont eu les honneurs de la gravure. De Lorraine a gravé l’Onde tranquille; Tardieu, l’Onde agitée et le Rocher dangereux , cette dernière pièce en 1775. Les deux pendants, l'Onde agitée et l'Onde tranquille, étaient des tableaux de quatre pieds. On reconnaît certainement dans ces compositions l’influence de Joseph Vernet. Les détails, cependant, et surtout les figures, attestent un goût personnel. Le Paysage du Musée d’Avignon, peint d’une main légère, a une fraîcheur de coloris qui donne bonne opinion des dessus de porte qu’a dû exécuter François Vernet.

Car François, comme son père, était avant tout un peintre de décor et d’attributs. Il poussa même la ressemblance jusqu’à peindre une chaise à porteur. C’est à lui, en effet, et non à Joseph Vernet, que doivent être attribuées les quatre marines de la chaise de Marie-Antoinette,aujourd’hui conservées danslaSalle des voitures, à Trianon. Si Joseph Vernet avait fait ce beau coup, il n’eût pas manqué d’en tenir compte. Mais il n’a jamais rien peint pour Versailles. Au contraire, François Vernet y a exécuté divers travaux, précisément à l’occasion du mariage du Dauphin (Louis XVI). Il concourut à la décoration de la nouvelle salle de spectacle, inaugurée pendant les fêtes de 1770. «Les curieux, disent les Mémoires de Bachaumont , vont en foule à Versailles admirer la magnifique salle qu’on vient d’y construire.

Indépendamment du beau coup d’œil qu’elle présente, de sa coupe avantageuse et de la magnificence de son ensemble, le mécanisme de son intérieur offre des détails immenses et admirables à ceux qui s’y connaissent. » — Voici, d’après le Mercure , la part de François dans ces merveilles : « M. Vernet, frère du célèbre Vernet, peintre de marines, chargé de tous les rehaussés d’or et des peintures dont les loges particulières du roi sont ornées, ainsi que de parties du grand plafond et autres, n’a pas moins répondu à la confiance accordée à son mérite, et s’est également distingué par ses soins et son talent. »

Marie-Antoinette, la nouvelle Dauphine, s’établit dans le grand appartement de la Reine, qui venait d’être restauré en 1768. Plus tard elle fît elle-même restaurer les petits appartements. François Vernet eut encore là l’occasion de déployer ses talents. Enfin c’est à lui que fut confiée la décoration de la salle à manger du château de Choisy.

Il semble que ces travaux, rétribués selon leur mérite, auraient dû remettre à flot la barque du pauvre François et le sauver du besoin contre lequel il lutta toute sa vie. Mais, ne l’oublions pas, en 1770 les temps étaient durs. On ne payait guère alors, le roi moins que tout autre. L’abbé Tcrray tenait les finances, et l’on connaît le mot de ces mauvais plaisants, étouffés au parterre trop étroit des théâtres, qui s’écriaient : « Ah ! que l’abbé Terray n’est-il là pour nous réduire de moitié ! » — François fut si bien réduit, qu’en cette même année il n’avait pas 323 livres pour payer la maîtrise de son fils aîné à l’Académie de Saint-Luc. Sans l’oncle Joseph, qui intervint au bon moment, le neveu n’aurait pu être inscrit au nombre des sculpteurs d’ornement de cette académie.

Quelques temps après, c’est encore Joseph Vernet qui

s’occupe de chercher de l’ouvrage à son frère. Il écrivait, le 14 août 1773, à M. de Marigny :

« Monseigneur,

» J’ay l’honneur de vous demander la permission de vous parler et de vous faire des prières pour deux personnes qui m’intéressent; l’un est le sieur Guibert sculpteur en ornements qui depuis dix et huit ans travaille pour le Roy, et a fait tout ce qu’il y a de plus beau dans ce genre dans toutes les maisons Royalles, il est mon Beau Frère. L’autre est mon frère, Peintre en ornemens, tous deux excellens dans leurs genres; mon frère a peint la salle de l’opéra a Versailles, dans les appartemens; la salle a manger a Choisy, etc. Comme on pourrais Monseigneur vous parler en faveur de qu’elquautres de leur genre; je vous prie de vouloir bien honorer mes Parents de votre puissante Protection; je joindré cette nouvelle obligation a tant d’autres que je vous ay déjà... — Je suis, etc. « Yernet. »

L’ouvrage vint-il? Nous l’ignorons; mais à coup sûr l’argent ne venait pas. Et François s’adresse à Joseph ; et Joseph écrit de sa plus belle plume à quelque commis des bâtiments :

« Monsieur,

« Vous sçavez qu’il est dû par le Roy a mon frère pour des peintures de la salle d’opéra et autres dans les appartements, seize à dix et sept mille livres, relativement auxquelles j’ay pris la liberté de vous faire plusieurs fois des prières; depuis que ces ouvrages sont faits, mon frère a été plus d’un (e fois) malade, et j’ay soutenû pendant ce temps sa famille qui est nombreuse. Obligé de contracter des deptes, ses créanciers le pressent, et je ne lui connois d’autres ressources que celle de pouvoir obtenir quelque à-compte sur ce qui lui est dû chez le Roy; j’ose espérer, Monsieur, que vous vou-

drez bien vous intéresser à sa situation, que je suis hors d’état d’adoucir, et qu’il se ressentira bientôt des effets de vos bontés ; je vous prie de croire qu’en mon particulier je serai aussi reconnaissant que lui, et que je suis avec l’attachement le plus respectueux,

« Monsieur,

« Vostre tres-humble et très obéissant serviteur,

« Vernet.

« Paris, ce samedy 6 avril 1776. »

Telle était, en effet, la détresse de François Vernet, qu’il se voyait réduit à frapper à toutes les portes. Mais, chose étrange, il les trouvait toutes ouvertes. Ce pauvre homme, moitié marchand et moitié barbouilleur, jouissait du crédit le plus étendu. Le caissier de la Compagnie des Indes s’était fait son caissier. Parlait-il de sa position au notaire de la cour, M. Lepot d’Auteuil? Le notaire lui prêtait douze cents livres. S’adressait-il à Aubert, le joaillier de la couronne? Aubert lui prêtait trois cents livres. Le secret de ce crédit imaginaire nous est révélé par les Livres de Raison. C’est Joseph qui, dans la coulisse, fournissait l’argent aux prêteurs. Peu à peu, cependant, soit que le commerce des estampes prospérât, soit que le roi consentît à payer ses dettes, François Vernet put acquitter les siennes et se libérer vis-à-vis de Lepot et vis-à-vis d’Aubert. En 1779, tout fut remboursé. Il était temps. L’année suivante, François Vernet terminait sa besogneuse existence à l’âge de cinquante ans, laissant pour tout héritage à son frère une veuve et trois enfants à nourrir de ses bienfaits.

Joseph Vernet accepta ce legs d’Eudamidas, et l’acquitta dignement. François à peine enseveli, il prête 1,500 livres à la veuve, il écrit à la cour en faveur de la famille, il s’occupe d’arracher pièce à pièce ce qui reste

dû par le roi, le plus mauvais payeur de tout le royaume. Et puis, ce sont de petits dons de la main à la main, un écu, deux, trois, quatre écus. Enfin, en 1783, le roi continuant à ne pas payer, Joseph Vernet régularise la position, c’est-à-dire qu’il sert à sa belle-sœur une pension annuelle de six louis. Nous verrons tout à l’heure ce qu’il fit pour les enfants.

Trois des sœurs de Joseph Vernet figurent sur les Livres de Raison. L’une est l’aînée de la famille, née le 7 octobre 1712, baptisée sous le nom de Louise, mais toujours nommée Elisabeth, soit que ce prénom eût été omis dans l’acte de baptême, soit qu’il lui ait été donné . plus tard par adoption. Nous voyons Ignace, qui naquit en 1726, avoir pour parrain son frère Joseph, et pour marraine sa sœur Élisabeth. S’il s’agissait ici d’Elisabeth Marie, née en 1720, la marraine n’aurait eu que six ans. Il s’agit évidemment de l’aînée, qui était alors dans sa quatorzième année. Joseph Vernet, d’ailleurs, la nomme alternativement, et pour le même objet, tantôt «ma sçœur aînée, » tantôt « ma sçœur Élisabeth. » C’est elle, nous l’avons vu, qui s’était faite l’Antigone du vieil Antoine. Restée fille, elle se trouva, après la mort de son père, bien isolée à Avignon. Joseph aussitôt établi à Paris, elle vint le rejoindre, et lui, sans la faire attendre, commença, dès 1763, à lui servir une pension de 200 livres, doublée en 1783. De plus, ce sont de temps à autre des cadeaux, de petites douceurs : il lui fait tapisser sa chambre, il lui envoie du bois, il lui paye son terme, il lui fournit de l’argent pour donner. Quand elle tombe malade de sa dernière maladie, c’est Joseph qui règle les honoraires du médecin et de la garde, et quand elle meurt, au mois de janvier 178-4, c’est lui qui fait les frais du convoi.

Une autre sœur, désignée sous le titre de « ma sçœur d’Avignon, » apparaît seulement comme chargée d’ex-

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