‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 123 sur 232 · HONORÉ GUIBERT · texte numérisé non relu

HONORÉ GUIBERT

premiers tableaux; comme M. Cochin a été chargé de faire exécuter les dittes bordures je luy ai écrit pour qu’il m’aida en cette affaire; j’ose esperer que vous voudrez bien me faire ajouter cette obligation à tant d’autres que je vous ay déjà.

« Je suis avec le plus vray et le plus respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

« A Toulon, ce 11e octobre 1755. Vernet. »

Cette lettre porta ses fruits. L’autre, que nous avons citée plus haut, nous apprend en effet que Guibert, en 1773, travaillait depuis dix-huit ans pour le roi, c’està-dire depuis 1755. Toutefois, s’il exécuta les bordures des tableaux des Ports, ce fut sans quitter Avignon. Il habitait encore cette ville en 1756, quand Joseph Vernet lui prêta, par l’entremise d’un abbé, 1,000 livres à 6 p. 100, avec la restriction mentale d’employer les intérêts à faire du bien à sa famille. Mais il lui fallut aussi s’expatrier. En 1760, il était à Paris, servant d’intermédiaire entre le graveur 'Wille et Joseph Vernet, alors à Bayonne. 11 logea d’abord rue de Tournon, puis rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, puis il vint s’établir à la Maison Neuve de Saint-Sulpice où il eut l’honneur d’héberger quelques temps la famille Vernet, à son arrivée à Paris, en 1762. Sans doute Guibert était employé à des travaux de sculpture décorative soit pour cette maison, soit même pour l’église Saint-Sulpice. Plus tard il transporta ses pénates rue de Sèvres.

Honoré Guibert fut membre de l’Académie de Saint- Luc. La dédicace de la sixième vue d’Italie gravée par Masquelier sous la direction de Le Bas, lui donne le titre de sculpteur des bâtiments du roi. La lettre de Joseph Vernet affirme qu’il a fait tout ce qu’il y a de plus beau en ce genre dans toutes les maisons royales. Comme

François Yernet, il concourut à la décoration de la salle de spectacle de Versailles , et voici ce qu’en dit le Mercure : — « Les ornements en sculpture faits par M. Guibert, variés à l’infini et aussi précieux par leur légèreté et leur élégance que par l’agrément de leur composition , confirment la réputation qu’il s’est faite dans ce genre. »

Aussi, de tous les parents de Joseph Yernet , Guibert est celui qui paraît le moins maltraité de la fortune. Les deux beaux-frères vivent à peu près sur le pied de l’égalité. On échange des visites , des soupers , des cadeaux, et, détail caractéristique, on boit le même vin. En 1764, Guibert est déjà père de famille : il a fils et fille; au premier de l’an , c’est à ses enfants que s’adressent les meilleures étrennes de l’oncle Joseph. Il procure au peintre, son beau-frère, quelques commandes de tableaux, quelques ventes d’estampes. Mais, depuis Avignon, il ne lui emprunte plus rien. On sent un homme à son aise , qui ne demande qu’au travail les ressources nécessaires à sa famille, et si le travail ne lui manque pas, c’est qu’il est, dans sa spécialité, un homme de talent. En 1785, époque où s’arrêtent les Livres de Raison, Honoré Guibert vivait encore. En 1789, il eut la triste satisfaction de signer comme témoin l’acte de décès de Joseph Vernet.

Le tableau de famille que nous venons d’esquisser ne serait pas complet, si, à côté du groupe formé par Élisabeth, François et Guibert, nous n’en placions un autre, complément nécessaire de celui-là. Un homme aussi bien pourvu de frères et de sœurs que l’était Joseph Vernet ne pouvait manquer d’avoir des neveux. Il en compta en effet un certain nombre.

Il y a d’abord les fils de François Yernet. Ils sont deux, trois peut-être. Les Livres de Raison, trop peu explicites, laissent le dernier à l’état d’hypothèse. Mais sur les deux premiers nul doute possible. Leur existence nous appa-

raît certaine et positive , et nous pouvons les nommer par leurs noms, Joseph et Antoine.

Joseph est l’aîné des fils de François : c’est pour lui que fut signé le « contrat d’élève » en 1764, c’est lui qui passe maître à l’Académie de Saint-Luc en qualité de sculpteur d’ornements, en 1770. Cette même année, il commence à fournir à son oncle des bordures pour ses tableaux. Bien que le peintre des Ports de France ne le laisse pas manquer d’ouvrage, le neveu sculpteur fait de fréquents appels à la bourse de son oncle. Il a toujours un terme à payer, ou un enfant à baptiser, et il ne peut faire l’un ou l’autre sans y convier l’oncle Joseph : il l’accable de ses adresses, et Dieu sait s’il change souvent de domicile : — rue des Juifs, rue du Vieux-Colombier, rue du Petit-Vaugirard, rue des Fossoyeurs, rue Cassette. — En un mot, à quelque page qu’on ouvre les Livres de Raison , le neveu sculpteur est toujours là. Toutefois son oncle n’est pas son seul protecteur : le neveu Joseph a des amis à Moulins, des abbés, qui lui font tenir, par une religieuse tourière de la Visitation , une pension mensuelle de 50 livres; et c’est de lui aussi qu’il s’agit dans cette note : — « M. Lemoyne architecte rüe d’Enfer qui doit faire la salle d’assemblée du clergé ou il peut y avoir de l’ouvrage de sculpture pour mon neveu protégé par l’évêque d’Autun. » — En 1785, année où s’arrête le dernier Livre de Joseph Vernet, le neveu sculpteur habite encore Paris. Il est marié depuis cinq ans, et en 1782 il a eu une fille dont il n’est pas besoin de nommer le parrain.

Le second fils de François, Antoine, plus modeste et plus tranquille, se voua au plus noble des ministères, au service des pauvres. Dès 1780, il est «mon neveu l’abbé.» Des notes postérieures le nomment « mon neveu religieux, » — « novice de la Charité, » — enfin, « frère de la Charité. » — Il n’encombre pas les Livres de raison ;

une seule fois il sollicite de son oncle une lettre de recommandation pour son supérieur; il ne paraît guère qu’au premier de l’an , époque où il vient recevoir une petite étrenne.

Le fils d’Ignace n’est pas moins clairement désigné. Venu à Paris en 1765, sans doute à la mort de son père, le « neveu napolitain, » ainsi le nomment les Livres de Raison, débarqua chez ses oncles. Mais l’oncle Joseph ne pouvait le loger, il le confia à François, se réservant, selon toute apparence, de contribuer à son entretien. Le neveu napolitain, assidu aux étrennes, reçoit aussi de temps en temps un petit écu. En 1772 , se montre tout d’un coup «mon neveu l’orfèvre.» Le 16 novembre, Joseph Vernet écrit : — « donné à mon frère à-compte de ce que je dois payer à M. Violet , pour l’apprentissage de mon neveu, 120 livres; » — et, aux étrennes suivantes, c’est « mon neveu joaillier » qui touche le petit écu de » mon neveu napolitain. » Évidemment c’est le même. En assurant son avenir, en le remettant, après son apprentissage chez Violet , aux mains de son ami Aubert, joaillier de la couronne, Joseph Vernet acquittait une dette sacrée envers celui de ses frères auquel il devait le moins d’affection.

Guibert eut trois enfants, deux fils et une fille. L’aîné ne nous est connu que par son frère, nommé « mon neveu Guibert le jeune. » En 1764 il reçoit des étrennes , en 1779 il en reçoit aussi, mais, dans l’intervalle, on le perd de vue. Une note écrite en 1774 nous apprend qu’il est à Rome et qu’il est peintre. L’oncle Joseph se rappelle à son souvenir par un envoi d’argent.

Une liste des élèves de Le Bas , placée en tête de son œuvre au cabinet des Estampes de Paris, cite parmi eux Guibert fils, sculpteur célèbre en ornements, et nous avons vu qu’une Vue d’Italie gravée parMasquelier pour Le Bas est dédiée à Honoré Guibert. Il s’agit donc bien

d’un fils de ce dernier. N’oublions pas non plus qu’à la même époque il existait à Avignon un graveur, nommé J. B. Guibert, auteur, en 1785, de deux estampes médiocres, et, plus tard, de presque toutes les planches qui accompagnent Y Abrégé chronologique de l’histoire d’Arles, par M. de La Lauzière (Arles, 1808).

Trois neveux restent encore, dont il est malaisé de trouver la filiation, un peintre, un sculpteur, un soldat. Le peintre et le sculpteur semblent être deux frères. Le premier nommé parfois «mon neveu l’aîné peintre,» est payé en 1781, «d’ouvrages de peinture et de dorure qu’il a fait faire » chez l’oncle Joseph, et ces travaux sont évalués 181 livres. Il est marié, il reçoit des cadeaux de

10 louis, ce doit être un homme à son aise, et, comme

11 demeure quai des Augustins, rien n’empêche de croire qu’il a succédé à l’oncle François, en double qualité d’entrepreneur de peintures et de marchand d’estampes. Le cadet, toujours désigné sous le nom de « mon neveu sculpteur le sourd , » traîne dans l’ombre son existence souffreteuse. Il demeure avec la sœur Élisabeth. Les plus disgraciés de la famille ont mis leurs infirmités en commun. Quand la tante meurt, en 1784, le pauvre sourd ne sait plus vivre seul et il meurt à son tour, dix mois après elle. L’oncle Joseph, qui l’a fourni de petits écus pendant sa vie, arrive à point pour payer son convoi.

Quant au troisième, il a pris un parti que ses proches ne songent certainement pas à lui reprocher. Il s’est engagé. C’est « mon neveu militaire. » Toutefois , l’oncle Joseph l’a encore sur les bras pendant quelques années. En 1771, il paye 300 livres pour son congé et 200 livres pour son voyage. En 1774, il lui envoie 72 livres, et la note nous apprend que ce beau neveu fait partie du régiment d’Auvergne, en garnison àThionville. L’année suivante, survient un changement de garnison. Le régiment d’Auvergne s’en va à Givet, et l’oncle Joseph envoie à

Givet une petite somme de 150 livres. Six mois plus tard , nouveau changement. Il s’agit, cette fois, d’un grand voyage. Chemin faisant on prend gîte à Saint-Denis, aux portes de Paris. Et l’oncle Joseph d’accourir. Il paye à déjeûner, il donne à l’officier 82 livres « pour les choses dont peut avoir besoin mon neveu. » Aimable oncle ! un père n’eût pas mieux dit. Mais où va donc le régiment d’Auvergne? Il s’embarque à Nantes et fait voile pour Saint-Domingue. Laissons la parole à l’oncle Joseph : — « Pour écrire à mon neveu à l’isle Saint-Domingue, P faut addresser les lettres à M. Eimbert négociant à Nantes qui est de la connoissance d’un soldat du régiment d’Auvergne dont le nom de guerre est Chantemerle. Je dois répondre à une lettre de mon neveu écritte de Nantes 19® novembre 1775. » — Cette lettre, c’étaient ses adieux. Le neveu militaire ne reparaît plus. Il laisse -ses cousins émarger à leur aise sur les Livres de l’oncle Joseph.

Enfin, pour compléter la famille, il faut citer encore trois Vernet, et trois artistes, un peintre, deux sculpteurs. Le peintre nous est connu par les Livres de Raison : — « M. Vernet, peintre, rue d’Aubagne, à Marseille. » — Les deux autres figurent parmi les sculpteurs de l’Académie de Bordeaux, dont un Almanach de 1776 donne la liste. Sont-ce des frères? sont-ce des neveux? On peut choisir. N’oublions pas non plus Antoine-Joseph-Ange Vernet et son frère François, nés en 1742 et 1744, du mariage de Jean-Antoine avec Catherine Brun. Voilà, tout compte fait, treize ou quatorze neveux et nièces. C’était beaucoup pour l’oncle Joseph, obligé d’ouvrir sa bourse à tant de parties prenantes. C’est peu, si l’on songe à l’opulente postérité dont la nature avait gratifié le vieux père Antoine.

Pour tracer de Joseph Vernet un portrait fidèle, il aurait fallu consacrer un chapitre aux qualités de son cœur. Ce chapitre, le voilà fait. Mieux que toutes les

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