‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 132 sur 232 · LE PÈRE ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LES ENFANTS

la physique amusante les effets surprenants de la fantasmagorie, de l’électricité et du magnétisme. Jonas, autre physicien d’un ordre inférieur, qui donnait publiquement au Vauxhall de la foire Saint-Germain des leçons d’escamotage très-suivies des fils de famille, a compté aussi, parmi ses clients et ses élèves, Joseph et Carie Yernet. Plus tard, on les vit non moins assidus aux expériences plus sérieuses de Charles et Robert, les premiers aéronautes parisiens.

Ainsi s’écoule cette vie bourgeoise, aussi facile au plaisir qu’au travail. Tel est le cadre au milieu duquel nous apparaît l’honnête famille. Le père vieillit chaque jour, et chaque jour les enfants grandissent. Leur éducation ne laisse pas que d’occuper Joseph Vernet. Au mois de juillet 1764, Livio a dit adieu aux Révérends pères de Juilly; il a dix-sept ans, il revient sous le toit paternel. Mais son instruction n’est pas complète. On lui donne, dès le mois suivant, un maître à danser, M. Vincent, et un maître d’écriture, M. Dautrep. Il faut qu’à la séduction des belles manières il joigne les avantages plus positifs d’une belle main. A la rentrée des Facultés, Livio prend ses inscriptions de droit, et chacune des années suivantes le montre passant successivement tous ses examens et sa thèse. Non pas que Joseph Vernet tienne un journal exact de ces événements; si nous les connaissons, c’est qu’à cette époque la coutume des épices subsistait dans toute sa rigueur. Chaque examen de droit se solde par un cadeau de bougies, et Joseph Vernet, qui ne manque pas d’enregistrer cette dépense de ménage, nous fait assister ainsi aux progrès de son fils. Le H juillet 1763, vingt livres de bougies; le 14 août, six livres de bougies; le 6 juin 1766, trente livres. Livio commence à travailler chez un procureur, M. Courleveau; et le 1er septembre 1766, il est reçu avocat au parlement de Paris. L’année d’après, il est reçu docteur,

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sur une thèse de la valeur de six livres de bougies. Quelle est donc, pour son fils aîné, l’ambition de Joseph Vernet? Elle se révèle tout entière dans une ligne des Dépenses : — « Le 10 février 1768, achetté pour mon fils aîné, le livre le Parfait nottaire, en deux volumes. » — Et de fait, de l’officine du procureur, mons Livio passe à vingt ans dans celle de maître Dutartre, notaire, un amateur de tableaux, trésorier des bâtiments du roi, et, à ce double titre, un ami de Vernet.

Cependant l’ambition du père se trouva déçue. Malgré ses sacrifices de bougies, malgré l’achat du Parfait notaire, Livio laissa trop voir qu’il n’en ferait pas même un médiocre. Il fallut renoncer à ces hautes visées : le fils aîné du « Peintre du Roi pour les marines» s’estima heureux alors d’avoir profité des leçons de M. Dautrep; sa belle main lui permit d’entrer comme commis dans l’administration des fermes. — « Mon fils est entré aux Fermes le 8 octobre 1771 pour commencer à se instruire dans le département des Traittes de M. Digeon son directeur. » — Et, afin de lui faciliter ses nouvelles études, le bon Vernet, trop persuadé que, pour faire un cordon bleu, il suffit de lire la Cuisinière bourgeoise, achète à Livio le Livre des Fermes , en l’accompagnant, il est vrai, des « Pensées de Marcaurelle. » Livio avait vingtquatre ans.

Jusqu’en 1783, il vécut à Paris, logé, ou tout au moins nourri chez son père, à qui il payait pension sur ses appointements. Il était toujours dans l’administration des fermes : — « L’endroit où travaille mon fils aîné se nomme l’Hôtel de la Reine, rue du Bouloi, » écrit Joseph Vernet, confondant sous un même nom ce qui restait de l’hôtel de Soissons et le nouvel hôtel des Fermes Générales. En 1783, Livio reçoit de son père 1,200 livres et disparaît. On le revoit au commencement de 1784, courant Paris en cabriolet; puis il s’éclipse

CAHLE.

de nouveau, et son père nous apprend l’année suivante, qu’il a obtenu la recette générale du tabac, à Avignon. Après avoir traversé différentes places, Livio finit par être employé à la direction générale des subsistances militaires. Il est mort vers 1812. C’était, au dire de ceux qui l’ont connu, un assez pauvre esprit. Mais son frère Carie lui prêtait généreusement les mots dont il n’avait que faire, et, grâce à cet appoint, M. Louis Yernet tenait encore son rang dans le monde.

Bien plus explicites sur le second des enfants de Joseph Vernet, les Livres de Raison fournissent matière à une biographie complète de Carie, qui trouvera mieux sa place ailleurs. Né presque rachitique, élevé dans le coton, un traitement conseillé par un chirurgien de la marine à La Rochelle, le tira d’affaire. Mais le petit Chariot n’en resta pas moins l’enfant gâté de la famille. A quatre ans il commençait à dessiner, et son père s’en faisait fête comme d’un prodige. Aussi quelle différence entre lui et Livio ! Le frère aîné a connu les rigueurs du collège, la réclusion, l’exil de la maison paternelle. Chariot ne quitte pas Paris; et durant cinq années il ne cesse de passer d’une pension à l’autre, cherchant toujours l’externat le plus bénin. Lui survient-il le moindre bobo, on le garde à la maison, et c’est alors une avalanche de joujoux, présage de ses goûts à venir, un cheval, un tambour, un carrosse, un bilboquet, des estampes de courses : le peintre Carie est là tout entier.

Point d’incertitudes sur la vocation de l’enfant. Depuis longtemps déjà, le père s’est dit : il sera peintre. A onze ans l’écolier prend ses galons de rapin. — « Carie a commencé à dessiner chez M. Lépicié, le 1" juillet 1769. — Il a commencé à peindre le 14e novembre 1771.» — Ces deux lignes résument son éducation d’artiste. Si pendant quelque temps encore, on lui conserve un maître de grammaire, c’est qu’après tout

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