‹ Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècleChapitre 134 sur 232 · UN FAUX BRUTUS · texte numérisé non relu

UN FAUX BRUTUS

qui lui ressemblait. Est-ce à la mère, est-ce à la fille, que s’adressèrent les hommages de Louis David? Les conteurs d’anecdotes varient sur ce point. Toujours est-il que le grand peintre se vit repoussé et qu’il sut s’en souvenir. On était aux plus mauvais jours de la Terreur. M. Chalgrin avait suivi à Bruxelles le comte de Provence; madame Chalgrin eut l’imprudence d’aller assister au mariage de la fille d’une de ses amies, madame Filleul, concierge du château de Louvecienne. La cérémonie religieuse s’accomplit en secret dans la chapelle du château. Arrêtées le lendemain, les deux femmes furent traduites devant le tribunal révolutionnaire sous l’accusation d’avoir brûlé les bougies de la nation, et, pour ce crime de lèse-épicerie , condamnées à mort toutes deux. Carie, éperdu, court chez David, son collègue à l’Académie, son ami, l’ami de Chalgrin, et en même temps l’ami de Danton et de Robespierre. — «Ta sœur est une aristocrate, répondit le conventionnel; je ne me dérangerai pas pour elle; » — et, comme le malheureux frère insistait, le futur peintre de l’Empereur, se drapant dans sa fierté de théâtre : — « J’ai peint Brutus , dit-il, je ne puis solliciter Robespierre. » Madame Chalgrin monta sur l’échafaud le 6 thermidor an h, et, pour que rien ne manque à l’infamie du fait, le signataire de son acte de décès, comme officier public, était cet Antoine Trial d’Avignon, avec lequel Joseph Vernet avait entretenu de bonnes relations de compatriote et d’artiste.

Les quatre heures du jour. — Rois et boutiquiers.

Le million du peintre.

Il est un lieu commun cher aux biographes , qui consiste à représenter le génie comme se survivant à luimême, et conservant intactes, jusque sous les glaces de l’âge, les grandes qualités qui ont fait la force et le charme de sa jeunesse. Ce paradoxe d’un enthousiasme banal n’a pas besoin d’être réfuté. L’artiste le mieux doué traverse des phases successives qui le conduisent insensiblement à la mort, et que l’on pourrait comparer, si la comparaison était moins rebattue, aux différentes saisons de l’année. Les premières œuvres du génie ont la grâce fragile, l’attrait délicat des premières fleurs; la fraîcheur des impressions, voilée d’inexpérience, rappelle ces matinées humides où le soleil essaye ses forces derrière un rideau de brouillards. C’est le printemps de l’artiste : il aime la nature d’une passion chaste et désintéressée; il l’adore sans oser y toucher; il la reproduit comme l’eau dormante réfléchit le ciel ; il vit en elle, il ne vit pas en lui. Mais, à mesure que le talent mûrit, la personnalité de l’homme se dégage; il s’empare de la nature et confond sa vie avec la sienne : ce sont deux puissances égales qui se fécondent l’une par l’autre. La volonté choisit les impressions, et les impressions se retrempent dans la volonté. A la vigueur de la production , à l’abondance des fruits pleins et savoureux, on reconnaît l’été, l’époque des grandes œuvres. Puis vient l’automne, saison productive aussi, mais non sans effort. Il faut que l’homme arrache à la nature tout ce qu’elle peut encore donner, car déjà la

nature lassée ne répond plus aux transports de l’artiste. Le talent se replie sur lui-même, il s’enivre de ses propres fruits, il apprend à se suffire. Enfin, l’hiver arrive : adieu la nature! Elle dort sous son linceul de neige, et l’artiste, cloué au coin du foyer solitaire, fouille les derniers replis de son cœur et y cherche quelque image oubliée, pâle reflet de celle qu’il a aimée. C’est le temps des redites. On vit sur son passé. Mais le cœur est éteint, la main tremble; la réflexion seule s’entête à des combinaisons mécaniques d’éléments ressassés, et s’épuise à coudre des. oripeaux d’impressions fanées à des lambeaux de souvenirs.

Le printemps de Joseph Vernet s’est écoulé en Italie. L’entreprise des Ports de France marque la fin de son été. A Paris, il retrouve une époque brillante et féconde; mais cette arrière-saison n’est qu’un automne où commence le déclin de son génie, comme dans ces Soirs qu’il a peints si souvent on voit le soleil descendre et disparaître derrière un horizon embrasé de ses derniers feux.

Et maintenant voici l'hiver. Au soir étincelant succède la nuit, non point une nuit noire, mais une de ces nuits éclairées par la lumière artificielle d’un feu autour duquel se chauffent les échappés du naufrage, à l’abri du rocher traditionnel, pendant que la lune blafarde verse un dernier rayon sur une mer fatiguée. Ainsi le peintre rassemble les débris de ses souvenirs et cherche à les ranimer à la flamme d’une inspiration artificielle. Déjà Diderot lui a reproché de copier sa chambre. 11 la copie en effet, et, pour la tapisser, non-seulement il vide le fond de ses portefeuilles, mais il achète les estampes d’Ozanne, celles du Guaspre et celles de Berghem; il fait emplette d’un petit modèle de vaisseau. Un autre se reposerait peut-être. Mais un Vernet au repos, est-ce possible? Les commandes arrivent, comment

les refuser? Et quelles commandes! C’est M. Girardot de Marigny, à qui il ne faut pas moins de douze tableaux ; c’est sa sœur, madame de Mory; c’est La Frété, qui en veulent chacun une demi-douzaine; c’est M. Paupe, un marchand de rubans, qui, pendant dix ans, s’inscrit chaque année sur le Livre de Raison , et qui s’y inscrit le dernier, ea 1788, pour son onzième tableau; c’est le prince des Asturies, le comte du Nord; en un mot, un nouveau flot de cette foule d’amateurs de tout étage, ardents à la curée de l’illustre M. Yernet.

L’artiste put se croire reporté aux plus beaux jours de sa jeunesse. Il avait eu alors deux amis enthousiastes que leur passion, jamais assouvie, transformait en banquiers de son talent, toujours prêts à faire honneur à sa signature. On se souvient de Peilhon et du marquis de Villette. M. de Villette aujourd’hui se nomme Girardot de Marigny, et Paupe prend la place de Peilhon. C’est le môme amour de la peinture Yernet, la même affection pour l’homme, et, chose importante aussi, la même bourse bien garnie.

La première commande de M. Girardot de Marigny date de 1777. Il débute modestement par deux tableaux de quatre pieds de large , un coucher du soleil, un lever du soleil dans le brouillard, chacun du prix du 3,000 livres. Ainsi mis en goût, il ne tarde pas à pousser sa pointe avec ardeur. Chaque année le retrouve aux pieds de son idole. Deux tableaux en 1778, deux en 1779, autant en 1780, et ainsi de suite jusqu’en 1789, en tout dix-neuf ou vingt tableaux, payés au même taux de 3,000 livres. Avec un tel amateur, les relations ne pouvaient demeurer sur le pied d’une politesse banale. Dès le principe, entre le peintre et le Mécène il y eut amitié; et le Mécène, soit dessein prémédité, soit concours fortuit de circonstances, faillit rendre à son peintre ordinaire un signalé service.

îtiS G. VERNET ET LA NATURE FRANÇAISE.

Depuis son établissement à Paris, c’est-à-dire depuis quinze ans , Joseph Vernet avait cessé de consulter la nature. Il peignait de souvenir; ses portefeuilles regorgeaient d’études et de croquis amassés en Italie et en Provence. Il se bornait à les retourner de cent façons, ou plutôt, à dire vrai, c’est lui qui, semblable à l’écureuil domestique, tournait sans cesse 4ans ce cercle sans issue, épuisé, comme l’écureuil, par l’excès de son activité. L’impression de la nature française sur son imagination fut aussi nulle que possible. Il a vécu au milieu des admirables paysages des environs de Paris sans les voir. Certes il y avait des arbres à Saint-Cloud et à Meudon, des coteaux à Sèvres et à Xogent, des rivières nommées la Seine et la Marne; il aimait tous ces endroits pour le plaisir de la promenade; mais ce qu’il y voyait, arbres, coteaux, rivières, différait tant des éléments habituels de sa peinture qu’il ne pouvait songer à s’en servir. C’est à peine si quelques tableaux, ceux de l’abbé Terray par exemple, laissent soupçonner qu’ils ont été composés à Paris et non à Rome. Une fois seulement il eut à peindre pour M. de Boullongne deux vues de son habitation de Nogent-sur-Seine, et une seule note du Journal semble indiquer une préoccupation de la nature française : — « Chamarande, village qui appartient à M. de Talaru, où il y a de belles vües à dessiner dans le genre des rochers; on passe par le chemin d’Orléans. » — La forêt de Fontainebleau n’était pas encore découverte. Il fallait s’en tenir aux rochers de Salvator. Mais, on le comprend , et Joseph Yernet le sentait bien lui-même, ce vieux fonds commençait à s’user. Plus d’une fois l’ancien citoyen de Rome dut jeter un regard d’envie et de regret sur cette Italie, le berceau de son génie, dont le séparaient irrévocablement et la longueur du voyage, et la mer, et le poids des années. Une occasion se présenta alors de se retremper aux

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